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ALEXANDRE DUMAS

ILLUSTRÉ

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Ascanio

ILLUSTRATIONS

GERLIER •& J. DÉSANDRÉ

PARIS

A. LE VASSEUR ET C'', ÉDITEURS 33, rue de- Fleiirus, 33

non

ASCANIO

LA RUE ET L ATELIER

C'était le 10 juillet de l'an de grâce 1540, à quatre heures de relevée, à Paris, dans . l'enceinte de l'Université, à 1 entrée de l'Eglise des Grands-Augustlns, près du bénitier, auprès de la porte.

Un grand et beau jeune liomme au teint brun, aux longs cbeveux et aux grands yeux noirs, vêtu avec une simplicité pleine d'élégance, et portant pour toute arme un petit poignard au manche merveilleusement ciselé, était de- bout, et, par pieuse humilité sans doute, n'avait pas bougé de cette place pendant tout le temps qu'avaient duré les vêpres ; le front courbé et dans l'attitude d'une dévote lontemplatlon, il murmurait tout bas je ne sais quelles paroles, ses prières assurément, car il parlait si bas qu'il n'y avait que lui et Dieu qui pouvaient savoir ce qu'il di- sait ; mais cependant, comme l'olflce tirait à sa fin, il releva la tête, et ses plus proches voisins purent entendre ces mots prongncés à demi-voix :

Que ces moines français psalmodient abominablement ! ne pourraient-ils mieux chanter devant Elle, qui doit être habituée à entendre chanter les anges? Ah! ce n'est point malheureux ! voici les vêpres achevées. Mon Dieu ! mon Dieu ! faites qu'aujourd'hui je sois plus heureux que diman- che déifier, et qu'elle lève au moins les yeux sur moi !

Cette dernière prière n'est, véritablement point maladroite, car si celle à qui elle est adressée lève les yeux sur celui i!Ui la lui adresse, elle apercevra la plus adorable tête d'ado- lescent qu'elle ait jamais rêvée en lisant ces belles fables mythologiques si tort à la mode à cette époque, grâce aux belles poésies de maître Clément Marot, et dans lesquelles sont racontées les amours de Psyché et la mort de Narcisse. En effet, et comme nous l'avons dit, sous son costume sim-

ple et de couleur sombre, le jeune homme que nous venons de metti'e en scène est d'une beauté remarquable et d'une élégance suprême : il a en outre dans le sourire une dou- ceur et une grâce infinies, et son regard, qui n'ose pas encore être hardi, est du moins le plus passionné que puis- sent lancer deux grands yeux de dix-huit ans.

Cependant au bruit des chaises qui annonce la fir de l'office, notre amoureux (car aux quelques paroles qu'il a prononcées, le lecteur a pu reconnaître qu'il avait droit à ce titre), notre amoureux, dis-je, se retira un peu à l'écart et regarda passer la foule qui s'écoulait en silence et qui se composait de graves marguilliers, de respectables matrones devenues discrètes et de fillettes avenantes. Mais ce n'était pas pour tout cela que le beau jeune homme était venu, car son regard ne s'anima, car il ne s'avança avec empressement que lorsqu'il vit s'approctfer une jeune fille vêtue de blanc qu'accompagnait une duègne, mais une duègne de bonne maison et qui paraissait savoir son monde, une duègne assez jeune, assez réjouie, et d'aspect peu bar- bare, ma foi ! Quand ces deux dames s'approchèrent du bé- nitier, notre jeune homme prit de l'eau bénite et leur en présenta galamment.

La duègne fit le plus gracieux des sourires, la pins recon- naissante des révérences, toucha les doigts du jeune homme et, à son grand désappointement, offrit elle-même à sa compagne cette eau bénite de seconde main, laquelle com- pagne, malgré la fervente prière dont elle avait été l'objet quelques minutes auparavant, tint constamment ses yeux baissés, preuve qu'elle savait que le beau jeune homme était là, si bien que lorsqu'elle se fut éloignée, le beau jeune homme frappa du pied en murmurant : ■• Allons, elle ne

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m'a pas encore tu cette fois-ci » Preuve que le beau jeune homme, ainsi que nous croyons l'avoir dit, n'avait guère plus de dix-huit ans.

Mais le premier moment de dépit passé, notre inconnu se hâta de descendre les marches de l'église, et voyant qu'après avoir abaissé son voile et donné le bras à sa suivante, la jolie distraite avait pris à droite, il se hâta de prendre à droite, en remarquant d'ailleurs que c'était pré- cisément son chemin. La jeune fille suivit le quai jusqu'au pont Saint-Michel et prit le pont Saint-Michel ; c'était en- core le chemin de notre inconnu. Elle traversa ensuite la rue de la Barillerie et le pont au Change. Or. comme c'était toujours le chemin de notre inconnu, notre inconnu la suivit comme son ombre. L'ombre de toute jolie fllle c est un amoureux. Mais, hélas ! à la hauteur du Grand-Châtelet, ce bel astre dont notre inconnu s'était fait le satellite s'éclipsa subite- ment; le guichet de la prison royale s'ouvrit comme de lui-même aussitôt que la duègne y eut frappé, et se re- ferma aussitôt.

Le jeune homme demeura Interdit un instant, mais comme c'était un garçon fort décidé quand il n'y avait plus la une jolie fille pour lui ôter sa résolution, il eut bientôt pris son parti.

Un sergent d'armes, la pique sur l'épaule, se promenait gravement devant la porte du Châtelet. Notre jeune in- connu lit comme cette digne sentinelle, et après s'être éloigné à quelque distance pour ne pas être remarqué, mais non pas assez loin pour perdre la porte de vue. il com- mença héroïquement sa faction amoureuse.

Si le lecteur a monté une faction quelconque dans sa vie, 11 a remarquer qu'un des moyens les plus sûrs d'abré- ger cet exercice est de se parler a soi-même. Or. sans doute notre jeune homme était habitué aux factions, car à peine avait-il commencé la sienne qu'il s'adressa le monologue suivant :

Ce n'est point assurément qu'elle demeure. Ce ma- tin après la messe, et ces deux derniers dimanches je n'ai osé la suivre que des yeux. niais que j'étais: elle ne prenait pas le quai à droite, mais à gauche, et du côté de la porte de Nesle et du Préau-Clercs. Que diable vient-elle faire au Chatclct ! Voyons. Visiter un pri- sonnier peut-être, son frère probablement. Pauvre jeune flUe I elle doit bien souffrir alors, car sans doute elle est aussi bonne qu'elle est belle. Pardieu ! j'ai grande envie de l'aborder, moi, et de lui demander franchement ce qu'il en est, et de lui offrir mes services. Si c'est .son frère. Je confie la chose au patron et je lui demande conseil. Quand on s'est évadé du château de Saint-Ange, comme lui. on sait de quelle manière on sort de prison. C'est donc dit. je sauve le frère. Après un pareil service à lui rendu, le frère devient mon ami à la vie à la mort. Il me de- mande à son tour ce qu'il peut faire pour moi qui ai tant fait pour lui. Je lui avoue que j'aime sa sœur. Il me présente à elle, je tombe à ses genoux, et nous verrons bien alors si elle ne lève pas les yeux.

Une fois lancé sur une pareille voie, on comprend com- bien l'esprit d'un amoureux fait de chemin sans s'arrêter. Aussi notre jeune homme fut-il tout étonné d'entendre sonner quatre heures et de voir relever la sentinelle

Le nouveau sergent commença sa faction, et le jeune homme reprit la sienne. Le moyen lui avait trop bien réussi pour ne pas continuer d'en faire usage ; aussi reprit-il sur un texte non moins fécond que le premier :

Qu'elle est belle ! quelle grâce dans ses gestes ! quelle pudeur dans ses mouvemens i quelle pureté dans ses lignes ; Il n'y a dans le monde entier que le grand Léonard de ■Vinci ou le divin Raphaël qui eussent été dignes de repro- duire l'Image de cette blanche et chaste créature ; encore eût-Il fallu que ce filt au plus beau de leur talent. Oh : que ne suis-je peintre, mon Dieu ! au lieu d'être ciseleur, sta- tuaire, émallleur, orfèvre! SI j'étais peintre, d'abord je n'aurais pas besoin de l'avoir (}evant les yeux pour faire son portrait. Je verrais sans cesse ses grands yeux bleus, ses beaux cheveux blonds, son teint si blanc, sa taille si fine. SI J'étais peintre. Je la mettrais dans tous mes tableaux, comme faisait Santlo pour la Fornarine. et André del Sario pour la Lucrèce. Et quelle dlUérence entre elle et la For- narine ; c'est-à-dire que ni l'une ni l'autre ne sont dignes de dénouer les cordons de ses souliers. D'abord la Forna- rine ..

Le jeune homme n'était pas au bout de ses comparai- sons tout à l'avantage, comme on le comprend iio'i ■!> SI maîtresse, lorsque l'heure sonna On releva la seconde sentinelle.

Six heures. C'est étrange comme le temps passe vite : murmura le jeune homme, et s'il passe ainsi à l'attendri-, comment dolt-ll donc passer près d'elle ! Oh '. près d'elle 11 n'y a plus de temps, c'est le paradis. SI j'étais près d'elle. Je la regarderais, et les heures, les jours, les mois, la vie. passeraient ainsi. Quelle heureuse vie serait celle-là. mon Dieu ; Et le jeune homme resta en extase, car devant ses

yeux d'artiste sa maîtresse quoique absente passa en réa- lité.

On releva la troisième sentinelle.

Huit heures sonnaient à toutes les paroisses, et l'ombre commençait à descendre, car tout nous autorise à penser qu'il y a trois cents ans la brune se faisait en juillet vers les huit heures, absolument comme de nos jours ; mais ce qui étonnera davantage peut-être, c'est la fabuleuse persé- vérance des amans du seizième siècle. Tout était puissant alors, et les âmes jeunes et vigoureuses ne s'arrêtaient pas plus à moitié chemin en amour qu'en art et en guerre.

Du reste, la patience du jeune artiste, car maintenant nous connaissons sa profession, fut enfin récompensée quand il vit la porte du Châtelet se rouvrir pour la vingtième fois, mais cette fois pour donner passage à celle qu'il attendait. La même matrone était toujours à ses côtés, et, de plus. . deux hoquetons aux armes de la prévôté l'escortaient à dix pas.

On reprit le chemin qu'on avait fait trois heures aupara- vant, a savoir le pont au Change, la rue de la Barilleri- le pont Saint-Michel et les quais ; seulement on dépassa les Augustins. et à trois cents pas de la, dans une encoignure, on s'arrêta devant une énorme porte à côté de laquelle se trouvait une autre petite porte de service. La duègne y frappa ; le portier vint ouvrir. Les deu.x hoquetons, après un profond salut, reprirent la route du Châtelet, et notre artiste se retrouva une seconde fois immobile devant une porte close

Il y serait probablement resté jusqu'au lendemain, car il avait commencé la quatrième série de ses rêves ; mais le hasard voulut qu'un iiassant quelque peu aviné vînt donner de la tête contre lui.

! l'ami, dit le passant, saris indiscrétion, ëtes-vous un homme ou une borne? Si vous êtes une borne, vous êtes dans votçe droit et je vous respecte ; si vous êtes un homme, gare ! que je passe.

Excusez, reprit le jeune homme distrait, mais Je suis étranger â la bonne ville de Paris, et...

Oh ! c'est autre chose, alors ; le Français est hospitalier, c'est moi qui vous demande pardon ; vous êtes étranger, c'est bien. Puisque vous m'avez dit qui vous étiez, il est juste que je vous dise qui je suis. Je suis écolier et je m'appelle...

Pardon, interrompit le jeune artiste, mais avant de savoir qui vous êtes, je voudrais bien savoir je suis.

Porte de Kesle, mon cher ami, et voici l'hôtel de Nesle. dit l'écolier en montrant des yeux la grande porte que l'éti-anger n'avait pas quittée du regard.

Fort bien ; et pour aller rue Saint-Martin, oOi je de- meure, dit notre amoureux, pour dire quelque chose et espé- rant qu'il se débarrasserait de son compagnon, par faut- il que je passe?

Rue Saint-Martin, dites-vous ! 'Venez avec mol, Je vous accompagnerai, c'est Justement ma route, et au pont Saint- Michel je vous indiquerai votre chemin. Je vous dirai donc que je suis écolier, que Je reviens du Pré-au.x-Clercs. et que je m'appelle .

-- Savez-vous â qui il appartient, l'hôtel de Nesle? de- manda le jeune inconnu.

Tiens ! est-ce qu'on ne sait pas son Université ! L'hôtel de Nesle, jeune homme, appartient au roi notre sire, et est présentement aux mains du prévôt de Parts, Robert d'Es- tourvlUe.

Comment ! c'est que demeure le prévôt de Paris l s'écria l'étranger.

Je ne vous ai dit en rien que le prévôt de Paris demeu- rât là, mon fils, reprit l'écolier ; le prévôt de Paris demeu- re au Grand-Châtelet.

.\'i ! au Grand-Châtelet ! Alors, c'est cela. Mais com- ment se -fait-il que le prévôt demeure au Grand-Châtelet et que le roi lui laisse l'hôtel de Nesle?

Voici l'histoire. Le roi, voyez-vous, avait jadis donné l'hôtel de Nesle â notre bailli, homme extrêmement vénéra- ble, qui gardait les privilèges et jugeait les procès de l'Université de la façon la plus paternelle : superbe fonc- tion : Par malheur, cet excellent bailli était si Juste, si juste... pour nous, qu'on a aboli sa charge depuis deux ans. sous prétexte qu'il dormait aux audiences, comme si balUI ne dérivait pas de bâiller. Sa charge donc étant supprimée, on a rendu au prévôt de Paris le soin de protéger l'Univer slté. Beau protecteur, ma fol '. si nous ne savons pas nous protéger nous-mêmes ! Or, mondlt prévôt, tu me suis mon enfant? mondlt prévôt, qui est fort rapace. a Jugé que, puisqu'il succédait à l'office du bailli, il devait hériter en même temps de ses propriétés, et il a tout doucement pris possession du Grand et du Petlt-Nesle. avec la uro- tectlon lie mail.'.me d'Etampes.

Et cependant, d'après ce que vous me dites. Il ne l'occupe pas.

Pas le moins du monde, le ladre, et pourtant je crois qu'il y loge une fille ou nièce à lui. le vieux Cassandre, une belle enfant qu'on appelle Colombe ou Colombine, Je

ASCA.MO

ne sais plus bien, et iiu'il tient enfermée dans un coin du Petit-.Xesle.

Alt : vraiment, fit l'aitis.te, qui respirnit à peine, car pour la première fois il entendait prononct-r le nom de sa maîtresse ; cette usurpation me parait un abus criant. Com- ment : cet immense liOiel pour loger une jeune flUe seulo avec une iluèîrne i

Et lion viens-tu donc, ù étranger! pour ne pas savoi/ i|ue c'est un abus tout naturel que nous autres pauvres clercs hal)iiions ù six un méchant taudis, pendant iiuun grand seigneur abandonne aux orties cette immense pro- priété ave: ses jardins, ses préaux, son jeu de paume :

Ali I il y a un jeu de paume?

Magnifique ! mon fils, magiiifiiiue !

Mais, en définitive, c'est la propriété du roi Fran- çois l'"'. cet liotcl de Nesle?

Sans doute : mais qu'est-ce iiue tu veux qu'il en tassa. de sa propriété, le roi François !<'i'?

Qu'il la donne aux autres, puisque le prévôt ne l'iia- bite pas.

Eh bien I fais-la-lui demander pour toi. alors.

Pourquoi pas? Aimez-vous le jeu de paume, vous?

J'en lafïole.

Je vous invite alors ù venir faire une partie avec moi dimniu'iie procliain

cela?

Dans l'Iiôtel de Nesle.

l'ope C monseigneur le grand-niaiice des châteaux royaux. Ah çà : il est bon que tu saches mon nom au moins ; j9 m'appelle...

Mais comme l'étranger savait ce qu'il voulait savoir, ei que le teste rinipiiéi;ut prol)ahlement tort peu, il n'enten- dit pas un mot de l'hi.stoire de son ami, qui lui raconta pourtant en détail comme quoi il s'appelait Jacques Aubry. était écrivain en l'Université, et pour le moment il reve- nait du l'ré-aux-Clercs, il avait eu un rendez-vous avec Il femme de son tailleur; comme quoi celle-ci, retenu: sans doute par son indigne époux, n'était pas venue; comme quoi il s'était consolé de l'absence de Simonne en buvant du vin de Suresne, et comme quoi enfin il allait retirer sa pratique à l'indélicat marcliand dliabits, qui lui taisaii faire le pied de grue et le contraignait de s'enivrer, ce qui était i intre toutes ses liabitudes.

Quand les deux jeunes gens furent arrivés a la rue de la Harpe, Jacques Aubry indiqua ù notre inconnu son chemin. que celui-ci savait mieux que lui ; puis ils se donnéren' rendez-vous pour le dimanciie suivant, à midi, à la port. de Nesle, et se séparèrent, l'un chantant, l'autre rêvani.

Et celui qui rêvait avait matière à rêver, car il en avait plus appris dans cette journée que pendant les tiois sf- maines précédentes.

Il avait appris que celle qu'il aimait habitait le .Peti- Nesle. qu'elle était fille du prévôt de Paris, messire Roberi d'Estourville. et qu'elle sapptlait Colombe. Cpmme on 1 voit, il n'avait pas perdu sa journée.

Et tout en rêvant, il s'enfonça dans la rue Saint-Martin. et s'arrêta devant une maison de belle apparence, au-des- sus de la porte de laquelle étaient sculptées les armes di; cardinal de Ferrare. 11 frappa trois coups.

Qui est là? demanda de l'intérieur et après quelques secondes d'attente une voix fraîche, jeune et sonore.

Moi, dame Catherine, répondit l'inconnu.

Qui, vous?

Ascanio.

Ah ! eniln !

La porte s'ouvrit et Ascanio entra.

Une jolie fille de dix-huit à vingt ans. un peu brune, un peu petite, un peu vive, mais admirablement bien faite reçut le vagaljond avec mille transports de joie. « Le voilà le déserteur : le voila : s'écria-t-ellc. et elle courut ou plutôt elle bondit devant lui pour l'annoncer, éteignant la lampe qu'elle portait et laissant ouverte la porte de la rue. qn .Vsranio, beaucoup moins écervelé qu'elle, prit soin de refermer.

Le jeune homme, malgré l'otjscuritfi le laissait la pré- cipitation de dame Catherine, traversa d'un pas sûr une assez vaste cour une bordure d'herbe encadrait chaque pavé, et que dominaient de leur masse sombre de grands bàtimens d'aspect sévère. C'était bien, au reste, la demeure austère et humide d'un cardinal, quoique depuis longtemp- son maitre ne l'habitât plus. .Ascanio franchit lestement un perron aux marches vertes de mousse, et entra dans une immense salle, la seule de la maison qui fût éclairée. une espèce de réfectoire monacal, triste, noir et nu d'ordi- naire, mais depuis deux mois brillant, vivant, chantant.

Depuis deux mois, en effet, dans cette froide et colossale cellule se remuait, travaillait, riait, tout un monde d'acti- vité et de bonne huroei^r ; depuis deux mois dix établis, deux enclumes, et au fond une forge improvisée, avaient rapetissé l'énorme chambre ; des dessins, des modèles, des planches cliargées de pinces, de marteaux et de limes ; des faisceaux d'épées aux poignées ciselées merveilleusement et

aux lames découpées à jour ; des trophées de casques, de cuirasses et de boucliers damasquinés en or, sur lesquels ressortaient en bosse les amours des dieux et des déesses, comme si l'on eût voulu faire oublier par les sujets qu'ils représentaient l'usage auquel ils étaient destinés, avaient habillé les murailles grisâtres ; le soleil avait pu largement entrer par les fenêtres toutes grandes ouvertes, et l'air s'était égayé aux chansons des travailleurs alertes et bons vivans.

Le réfectoire d'un cardinal était devenu l'atelier d'un orfèvre.

Pourtant, pendant cette soirée du 10 juillet I5i0, la sain- teté du dimanche avait momentanément rendu à la salle désennuyée la tranquillité elle avait langui durant un siècle. Mais une table en désordre, sur laquelle se voyaient les restes d'un excellent souper éclairés par une lampe que l'on eut crue dérobée aux fouilles de Ponipéia. tant sa forme était à la fois élégante et pure, attestait cjue si les habitans temporaires de la maison du cardinal aimaient parfois le repos, ils n'étaient nullement partisans du jeune.

(^uand Ascanio entra, quatre personnes se trouvaient dans l'atelier.

Ces quatre personnes étaient une vieille servante qui des- servait. Catherine qui rallumait la lampe, un jeune homme qui dessinait dans un coin et qui attendait cette lampe que Catherine avait enlevée de devant lui, pour continuer à dessiner, et le maître, debout, les bras croisés, et appuyé contre la forge.

C'est ce dernier qu'eût aperçu tout d'abord quiconque fût entré dans l'atelier.

En effet, je ne sais quelle .'ie et quelle puissance éma- naient de ce personnage étrange et attiraient l'attention même de ceux qui eussent voulu la lui refuser. C'était un liomrae maigre, grand, vigoureux, de quarante ans à peu près ; mais il faudrait le ciseau de Miehel-.\nge ou le pinceau de Ribeira pour retracer ce profil fin et énergique ou pour peindre ce teint brun et animé, pour rendre enfin tout cet air hardi et comme royal. Son front élevé s'ombrageait de sourcils prompts ;i se froncer ; son regard, net, franc et incisif, jetait parfois des éclairs sublimes; son sourire, plein de bonté et de clémence, mais avec des plis quelque peu railleurs, vous charmait et vous intimidait en même temps; de sa main, par un geste qui lui était familier, il caressait sa barbe et ses moustaches noires ; cette main n'était pas précisément petite, mais nerveuse, souple, al longée, industrieuse, serrant bien, et avec tout cela fine, aristocrate, élégante, et enfin dans sa façon de regarder, de parler' de tourner la tête, dans ses gestes vifs, expressifs sans être heurtés, jusque dans l'attitude nonchalante qu'il avait' prise quand .-\scanio entra, la force se faisait sentir : le lion au repos n'en était pas moins le lion.

Quant à Catherine et à l'apprenti qui dessinait, ils for- maient entre eux le contraste le plus singulier. Celui-ci. s: inhre. taciturne, au front étroit et déjà ridé, aux yeux à demi clos, aux lèvres serrées: celle-là gaie comme un oi- seau, éiianouie comme une fieur. et dont les paupières lais- saient toujours voir l'œil le plus malin, dont la bouche même montrait sans cesse les dents les plus blanches. L'ap- prenti, enfoncé dans son coin, lent et langoureux, semblait économiser ses mouvemens ; Catherine allait, tournait, vi- rait, ne restant jamais une seconde en place, tant la vie débordait en elle, tant cette organisation jeune et vivace avait besoin de mouvement à défaut d'émotions.

Aussi était-ce le lutin de la maison, une vraie alouette par la vivacité et par son petit cri vif et clair, menant enfin avec assez de prestesse, d'abandon et d'imprévoyance, cette vie dans laquelle elle eritrait à peine pour justifier parfaitement le surnom de Scozrone que le maitre lui avait donné, et qui en italien signifiait alors et signifie encore aujourd'hui quelque chose comme casse-cou. Du reste, pleine do gentillesse et de grâce, dans toute cette pétulance d'en- fant Scozzone était l'âme de l'atelier; quand elle chantait on faisait silence, quand elle riait en riait avec elle, quand elle ordonnait on obéissait, et cela sans mot dire, son ca- price ou sa fantaisie n'étant pas d'ailleurs ordinairement fort exigeant ; et puis elle était si franchement et si naïve- ment heureuse, qu'elle répandait sa bonne humeur autour d'elle, et qu'on se sentait joyeux de la voir joyeuse.

Pour son histoire, c'est une vieille histoire sur laquelle nous reviendrons peut-être : orplieline et sortie du peuple, on avait abandonné son enfance à l'aventure; mais Dieu la protégea. Destinée à être un plaisir pour tous, elle ren- contra un homme pour qui elle devint un bonheur.

Ces nouveaux personnages posés, reprenons notre récit oii nous l'avons laissé.

Ah! çà, d'oii arrlves-tu. coureur? dit le maitre a Ascanio.

D'où j'arrive? j'arrive de courir pour vous, maître.

Depuis le matin?

Depuis le matin.

Dis plutôt que tu te seras mis en quête de quelque aventure.

ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE

Quelle aventure voulez-vous que je poursuive, maître? murmura A«canio.

Que sais-je, moi?

Eh bien ! quand cela serait, voyez le grand mal ! dit Scozzone. D'ailleurs il est assez Joli garçon s'il ne court pas après les aventures pour que les aventures courent après lui.

Scozzone! interrompit le maître en fronçant le sourcil.

Allons, allons, n 'allez-vous pas être jalou.x de celui-ci encore, jiauvre cher enfant ! Et elle releva le menton d'As- canio avec la main. Eh bien ! il ne manquerait plus que cela. Mais, Jésus! comme vous êtes paie! Est-ce que vous n'auriez pas soupe, monsieur le vagabond?

Tiens, non, s'écria Ascanio, je l'ai oublié.

Oh ! alors je me range à l'avis du maître : il a oublia qu'il n'avait pas soupe, décidément il est amoureux. Ru- bcrla ! Ruberla ! vite, vite à souper à messire Ascanio.

La servante apporta d'excellens reliefs, sur lesquels se précipita notre jeune homme, lequel, après ses stations en plein air, avait bien le droit d'avoir faim.

Scozzone et le maître le regardaient en souriant, lune avec une affection fraternelle, l'autre avec une tendresse de père. Quant au travailleur du coin, il avait levé la tête au moment Ascanio était entré ; mais aussitôt que Scoz- zone avait replacé devant lui la lampe qu'elle avait prise pour aller ouvrir la porte, il avait de nouveau abaissé la tête sur son ouvrage.

.le vous disais donc, maître, que c'était pour vous (jne j'avais couru toute la journée, reprit Ascanio, s'aiiercevanl de l'attention maligne que lui accordaient le maître et Scozzone, et désirant mener la conversation sur tin autre .liapitre que celui de ses amours.

Et comment as-tu couru pour moi toute la journée ? Voyons.

Oui : n'avez-vous pas dit hier que le jour était mau- vais ici et qu'il vous fallait un autre atelier?

Sans doute.

Eh bien, je vous en al trouvé un, moi !

Entends-tu, Pagolo? dit le maître en se retournant vers le travailleur.

Plaît-il, maître? fit celui-ci en relevant une seconde fois la tête.

Allons, quitte donc un peu ton dessin, et viens écouter cela. Il a trouvé un atelier, entends-tu 5

Pardon, maître, mais j'entendrai très bien d'ici ce que dira mon ami .ascanio. Je voudrais terminer cette étude: Il me seml)le que ce n'est pas un mal, quand on n religieusement accompli le dimanche ses devoirs .de chré- tien, d'occuper ses loisirs à quelque ijrofltable exercice : tra- vailler c'est prier.

Pagolo. mon ami, dit le maître eu secouant la tête et d'un ton plus triste que filché, vous feriez mieux, croyez- moi, de travailler plus assidûment et plus courageusement dans la semaine, et de vous divertir comme un bon compa- gnon le dimanche, au lieu de fainéanter les jours ordi- naires et de vous distinguer hypocritement des autres en feignant tant d'ardeur les jours de fêtes ; mais vous êtes le maître, agissez comme bon vous semble ; et toi, Ascanio, mon enfant, continu.i-t-il avec une voix dans laquelle il y avait un mélange infini de douceur et de tendresse, tu dis donc?

Je dis que je vous ai trouvé un atelier magnifique.

Lecpiel?

Connaissez-vous l'hûtel de Neslc?

A merveille, pour avoir passé devant c'est-à-dire, car le n'y suis jamais entré.

Mais, sur l'apparence, yo\is plaît-11?

Je le crois pardieu ! bien; mais...

Mais quoi ?

Mais n'esl-il donc occupé par personne?

SI fait, par M. le prévAt de Paris, messire Robert d'Estourville, lequel s'en est emparé sans y avoir aucun droit. D'ailleurs, pour mettre votre conscience en repos, il me sembli' que nous pourrions parfaitcmeiil lui laisser le Petlt-Nesle. habite quelqu'un de la famille, Je crois, et nous contenter, nous, du Grand-Ncsle, avec ses cours, ses préaux, ses jeux de boule et son jeu de paume.

Il y a un jeu de paume?

Plus beau que celui de Santn-Croce à Florence.

Pcr Bacco ! c'est mon jeu favori: tu le sais. Ascanio.

Oui ; et puis, maître, outre cela, im emplacement superbe: de l'air partout; et quel air! l'air de la cam- pagne: ce n'est pas comme dans cet affreux coin nous moisissons et le soleil nous oublie ; le Pré-aux-Clercs d'un cûté, la Seine de l'autre, et le roi, votre grand roi, â deux pas, dans son Louvre.

Mais à qui est ce diable d'hiMel?

A qui? Pardieu ! au roi.

Au roi !.. Répète cette parole, mon enlaiit : riiotel de Nesle est au roi !

En personne : maintenant, reste à savoir s'il consen- tira à vous donner un logement si magnifique.

Qui, le roi? Comment s'appelle-t-il, .\scanlo?

Mais, François I", que je pense.

Ce qui veut dire que dans huit jours l'hôtel de Nesle sera ma propriété.

Jlais le prévôt de Paris se fâchera peut-être.

(Jue m'importe !

Et s'il ne veut pas lâcher ce qu'il tient ?

S'il ne veut pas! Comment m'appelle-t-on, Ascanio?

On vous appelle Benvenuto Cellini, maître.

-— Ce qui veut dire que s'il ne veut pas faire les choses de bonne volonté, ce digne prévôt, eh bien ! on les lui fait faire de force. Sur ce, allons nous coucher. Demain nous reparlerons de tout cela, et comme il fera jour, nous y verrons clair.

Et sur l'invitation du maître, chacun se retira, à Tex- cepiion de l'agolo. qui resta encore quelque temps à tra- vailler dans son coin ; mais aussitôt qu'il jugea que cha- cun était au lit, l'apprenti se leva, regarda autour de lui, s'approcha de la table, se versa un grand verre de vin, qu'il avala tout duu trait, et s'en alla se coucher à son tour.

UN ORFÈVRE AU SEIZIÈME SIÈCLE

Puisiiue nous avons fait le portrait et que nous avons prononcé le nom de Benvenuto Cellini, que le lecteur nous permette, afin qu'il puisse entrer plus avant dans le sujet tout artistique que nous traitons, une petite digression sur cet iiomme étrange qui depuis deux mois habitait la France, et qui est destiné, comme on s'en doute bien, à de- venir un des per.sonnages principaux de cette histoire.

Jlais auparavant disons ce que c'était qu'un orfèvre au seizième siècle.

11 y a à Florence un pont qu'on appelle le Pont-Vieux, et qui est encore aujourd'hui tout chargé de maisons : ces maisons étaient des boutiques d'orfèvrerie.

Mais pas- d'orfèvrerie comme nous l'entendons de. «os jours : l'orfèvrerie aujourd'hui est un métier ; autrefois l'orfèvrerie était un art.

.\ussi rien n'était merveilleux comme -ces boutiques ou plutôt comme les objets qtii les garnissaient: c'étaient des coupes d'onyx arrondies, autour desquelles rampaient des queues de dragons, tandis que les têtes et les corps de ces animaux fantastiques, se dressant en face l'un de l'autre, étendaient leurs ailes azurées tout étollées d'or, et. la gueule ouverte comme des chimères, se menaçaient avec leurs yeux de rubis C'étaient des aiguières d'agate au pied desquelles s'enroulait un feston de lierre qui, remontant en forme d'anse, s'arrondissait bien au-dessus de son orifice, cachant au milieu de ses feuilles d'émeraude quelque merveilleux oiseau des tropiques tout habillé d'émail, et qui semblait vivre et prêt à chanter. C'étaient des urnes de lapls-lazuli dans lesquelles se penchaient, comme pour boire, deux lézards si habilement ciselés qu'on eût cru voir les reflets changeans de leur cuirasse d'or, et qu'on eût pu penser qu'au moindre bruit ils allaient fuir et se réfugier dans quelque gerçure de la muraille. C'étaient encore des calices, des ostensoirs, des médailles de bronze, d'argent, d'or : tout cela émaillé de pierres précieuses, comme si, à cette époque, les rubis, les topazes, les escarboucles et les dla- mans. se trouvaient en fouillant le sable dès rivières, ou en soulevant la poussière des chemins ; c'étaient enfin des nymphes, des naïades, des dieux, des déesses, tout un Olympe resplendissant, mêlé à des crucifix, à des croix, .'i des calvaires: des Mater dolorosa et des Vénus, des Christs et des ApoUons, des Jupiters lançant la foudre, et des Jého- vahs créant le monde: et tout cela, non seulement habile- ment exécuté, mais poétiquement conçu, non seulement admirable comme bijoux à orner le boudoir d'une femme, mais splendide comme chefs-d'œuvre .'i Immortall.ser le règne d'un roi ou le génie d'une nation.

Il est vrai que les orfèvres de cette époque se nommaient Don.Ttcllo i.liiberti. Guirlandajo. et lienvenuta Cellini.

Or, Benvenuto Cellini a raconté lui même, dans ses mé- moires plus curieux que les plus curieux romans, cette vie aventurière des artistes du quinzième et du seizième siècle, quand Titien peignait la cuirasse sur le dos, et que Michel- -Vnge sculptait l'épée au côté, quand Masnrcio et le Domlnl- quin mouraient du poison, et quand Co>me I" s'enfermait pour retrouver la trempe d'un acier qui pût tailler le poiphjTe.

Nous ne prendrons donc pour faire connaître cet homme qu'un épisode de .sa vie : celui qui le conduisit en France.

Benvenuto était à Rome, le paije Clément VII l'avait j fait appeler, et 11 travaillait avec passion au beau calice 1 que Sa Sainteté lui avait commandé: mais comme il vou- lait mettre tous ses soins à ce précieux ouvrage, il n'avan- I çalt que bien lentement Or, Benvenuto, comme on le pense

ASCAMO

bien, avait fiuve envieux, tant à cause des belles commandes iiu 11 recevait des ducs, des rois et des papes, iiu'à cause du grand talent avec lequel il exécutait ces commandes. Il en résultait qu'un de ses confrères nommé Ponipeo, qui n'avait rien à taire qu'a calomnier, lui. profitait de ces retards pour le desservir lant qu'il pouvait près du pape, et cela tous les jours, sans trêve, sans relâche, tantôt tout bas, tantôt tout haut, assurant qu'il n'en finirait jamais, et que comme il était accablé de besogne, il exécutait d'antres travaux, au lît-trimeni de ceux commandés par Sa Sainteté. 11 dit et fit tant, ce digne Poinpeo, qu'un jour en le voyant entrer dans sa boutique Henvenuto Cellini jugea tout de suite à son air riant qu'il était porteur d'une mau- vaise nouvelle.

Eh bien ! mon cher confrère, dit-11, je viens vous sou- lager d'une lonrde nbliiration : Sa Sainteté a bien vu que si vous tardiez tant à lui livrer son calice, ce n'était pas faute de zèle, mais faute de temps. Elle a pensé en consé- quence qu'il fallait débarrasser vos journées de quelque soin important, et de son propre mouvement elle vous retire la charge de graveur de la Monnaie. C'est neuf pauvres ducats d or que vous aurez par mois de moin.s, mais une heure par jour que vous aurez de plus.

Benvenuto Cellini se sentit une soiu-de et furieuse envie de jeter le railleur par la fenêtre, mais il se contint, et Pompeo. ne voyant bouger aucun muscle de sou visage, crut que le coup n'avait pas porté.

Kn outre, coutiiiua-t-il, et je ne sais pourquoi, malgré tout ce qtie j'ai pu dire en votre faveur. Sa Sainteté vous redemande son calice tout de suite, et dans l'état il est. .l'ai vraiment peur, mon cher Benvenuto, et je vous préviens de cela en ami, qu'elle n'ait l'intention de le faire achever par quelque auire.

Oh ! pour cela, non ! s'écria l'orfèvre, se redressant cette înis comme un homme pi(iué par un serpent, ?.ton calice est

I moi comme l'office de la Monnaie est au pape. Sa Sainteté ;i a d'autre droit que d'exiger les cinq cents écus qu'elle ma fait payer d'avance, et je ferai de mon travail ce que lion me semblera.

Prenez garde, mon maître, dit Pompeo, car peut-être la prison est-elle au bout de ce refus.

Monsieur Pompeo, vous êtes un âne, répondit Benvenuto Cellini.

Pompeo sortit furieux.

Le lendemain, deux camerieri du saint-père vinrent trou- ver Benvenuto Cellini.

Le pape nous mande vers toi. dit l'un d'eux, afin que ta nous remettes le calice ou que nous te conduisions en prison.

Messeigneurs, répondit Benvenuto. un homme comme moi ne méritait pas moins que des archers comme vous. Me- nez-moi en prison, me voilà. Mais je vous en préviens. ela n'avancera point d'un coup de burin le calice du pape.

Et Benvenuto s'en alla avec eux chez le gouverneur, qui. yant sans doute reçu ses instructions d'avance, l'invita à -e mettre à table avec lui. Pendant tout le dîner le gou- verneur engagea Benvenuto par toutes les raisons possibles .1 fontenter le pape en lui portant son travail, lui affirmant au reste que s'il faisait cette soumission, Clément A'II, tout vfrlent et entêté qu'il était, s'apaiserait de cette seule sou- mission ; mais Benvenuto répondit quiil avait déjà montré six fois au saint-père son calice commencé, et que c'était fout ce que l'exigence po.ntificale pouvait demander de lui ; lue d'ailleurs il connaissait Sa Sainteté, qu'il n'y avait pas à s'y fier, et qti'elle pourrait bien profiter de ce qu'elle le i^nait à sa disposition pour lui reprendre son calice et le 'lonner à finir à quelque imbécile qui le gâterait. En revan- che il déclara de nouveau qu'il était prêt à rendre au pape les cinq cents écus qu'il lui avait avancés.

Cela dit, Benvenuto ne répondit plus à toutes les instan- ces du gouverneur qu'en vantant son cuisinier et en exal- tant ses vins.

Après le diner, tous ses compatriotes, tous ,ses amis les plus chers, tous ses apprentis conduits par .\scanio. vin- rent le supplier de ne pas courir à sa ruine en tenant tête à Clément VIT ; mais Benvenuto Cellini répondit qtie 'depuis longtemps il désirait constater cette grande vérité, qu'un orfèvre pouvait être plus entêté qu'un pape; qu'en conséquence, comme l'occasion s'en présentait aussi belle qu'il la pouvait désirer, 11 ne la laisserait point échapper de peur qu'elle ne se présentât plus.

Ses compatriotes se retirèrent en haussant les épaules, ^s amis en déclarant qu'il était fou, et Ascanlo en pleurant.

HenreiLsement Pompeo n'oubliait pas Cellini, et pendant ce temps 11 disait au pape :

Très .saint-père, laissez faire votre serviteur, je vais envoyer dire à cet entêté que, puisqu'il le veut absolument,

II ait à faire remettre chez mol les cinq cents écus, et comme c'est un gaspilleur et un déiJensier qui n'aura pas cette somme à sa disposition, Il sera bien forcé de me remettre le calice.

Clément VIT trouva le moyen excellent, et répondit à Pom-

peo d'agir comme il l'entendrait. En conséquence, le même soir, et tomme on allait conduire lîenvenuto Cellini à la chambre qui lui était destinée, un cameriere se présenta disant a l'orfèvre que Sa Sainteté acceptait son ultimatum et désirait avoir à l'instant même les cinq cents écus ou le calice.

fienvenuto répondit qu'on n'avait qu'à le ramener à sa boutique et qu'il donnerait les cinq cents écus.

Quatre Suisses recoMcluisirent chez lui Benvenuto. suivi du cameriere. Arrivé dans sa chambre à coucher, Benvenuto tira une clef de sa poche, ouvrit une petite armoire en fer pratiquée dans le mur. plongea sa main dans un grand sac, en tira les cinq cents écus, et les ayant donnés au cameriere, il le mit u la porte lui et les quatre Suisses.

Ceux-ci reçui-ent même, il faut le dire à la louange de Benvenuto Cellini, quatre écus pour la peine qu'ils avaient prise, et Ils se relirèreut en lui baisant les mains, il faut le dire a la louange des Suisses.

Le cameriere retourna aussitôt prés du saint-père et lui remit les cinq cents écus. sur quoi Sa Sainteté dé.sespérée entra dans une grande colère et se mit à injurier Pompeo.

\A trouver toi-même mon grand ciseleur à sa boutique, animal, lui dit-il; fais-lui toutes les caresses dont ton igno- rante bêtise est capable, et dis-lui que s'il consent à me faire mon calice, je lut donnerai toutes les facilités qu'îl.me demandera.

Mais. Votre Sainteté, dit Pompeo, ne serait-il pas temps demain matin ?

11 est déjà trop tard ce soir, imbécile, et je ne veux pas que Benvenuto s'endorme sur sa ranctine ; fais donc à l'instiint ce que j'ordonne, et que demain â mon lever j'aie une bonne réponse.

Le Pompeo sortit donc du 'Vatican l'oreille basse, et s'en vint à la boutique de Benvenuto: elle était fermée.

Il regarda à travers le trou de la serrure, à travers les fentes de la porte, passa en revue toutes les fenêtres pour voir s'il n'y en avait pas quelqu'une d'illuminée; mais voyant que tout était sombre, il se ha.sarda à frapper une seconde fois plus fort que la première, puis enfin une troi- sième plus fort encore que la seconde.

Alors une croisée du premier étage s'ouvrit et Benvenuto parut en chemise et son arquebuse à la main.

Qui va ? demanda Benvenuto.

Moi. répondit le messager.

Qui. toi? reprit l'orfèvre, qui avait parfaitement re- connu son homme.

Moi, Pompeo

Tu mens, dit Benvenuto, je connais parfaitement Pom peo, et c'est un trop grand lâche pour se hasarder à cette heure dans les rues de Rome.

Mais, mon cher Cellini, je vous jure...

Tais-toi : tu es un brigand qui a pris le nom de ce pauvre diable pour te faire ouvrir ma porte et pour me voler.

Maître Benvenuto, je veux mourir...

Dis encore un mot, s'écria Benvenuto en abaissant l'ar- quebuse dans la direction de son interlocuteur, et ce souhait sera exaucé.

Pompeo s'enfuit à toutes jambes en criant au meurtre, et disparut à l'angle de la plus prochaine rue.

Quand il eut disparu, Benvenuto referma sa fenêtre, raccrocha son arquebuse à son clou, et se recoucha en riant dans sa barbe de la peur qu'il avait faite au pauvre Pompeo.

Le lendemain, au moment oi"i il descendait dans sa bon- tique, ouverte déjà depuis une heure par ses apprentis, Benvenuto Cellini aperçut de l'autre côté de la rue Pompeo. qui. depuis le point du jour en faction, attendait qu'il descendit.

En apercevant Cellini. Pompeo lui fit de la main le geste le plus tendrement amical qu'il ait jamais fait à personne

Ah ! fit Cellini. c'est vous, mon cher Pompeo. Ma foi ! j'ai manqué cette nuit faire payer cher à un drôle l'inso- lence qu'il avait eue de prendre votre nom.

Vraiment, dit Pompeo en s'efforcant de sourire et en s'approchant peu à peu de sa boutique, et comment cela'?

Benvenuto raconta alors au messager de Sa Sainteté ce qui s'était passé : mais comme dans le dialogue nocturne son ami Benvenuto l'avait traité de lache. Il n'osa avouer que c'était à lui en per.sonne que Benvenuto avait eu affaire. Puis, ce récit achevé. Cellini demanda à Pompeo quelle heu- reuse circonstance lui valait si matin l'honneur de son aimable visite.

Alors Pompeo s'acquitta, mais dans d'autres termes, bien entendu, de la commission dont Clément VII l'avait tihargé près de son orfèvre.

A mesure qu'il parlait, la figure de Benvenuto Cellini s'épanotiissait. Clément VII cédait donc. L'orfè\Te avait été plus entêté que le pape : puis, qii.md II eut fini son discours-.

Répondez à Sa Sainteté, dit Benvenuto. que je serai heu- reux de lui obéir et de faire tout au monde pour regagner ses bonnes grâces que j'ai perdues, non par rna faute, mais

1(1

ALEXANDHE DUMAS lU.USiTir

par la méchanceté des envieux. Quant à vous, monsieur Pompeo, comme le pape ne manqué pas de domestiques, je vous engage, dans votre intérêt, à me faire envoyer â l'avenir un autre valet que vous : pour votre santé, monsieur Pompeo, ne vous mêlez plus de ce qui me regarde ; par pitié pour vous, ne vous rencontrez jamais sur mou cl>e- min, et. pour le salut de mon ime. priez Dieu, l'orapco, que je ne sois pas votre César.

Pompeo ne demanda point son reste et s'en alla reporter a Clément VII la réponse de Benvenuto Cellini, eu suppri- mant toutefois la péroraison.

A quelque temps de là. pour se raccommoder tout à fait avec Uenvenuio, Clément Vil lui commanda sa médaille. Benvenuto la lui frappa en bronze, en argent et en or. puis il la lui porta. Le pape en tut si émerveillé qu'il s'écria dans son admiration que jamais les anciens n'avaient fait une si belle médaille.

Eh bien i Votre Sainteté, dit Benvenuto, si cependant je n'avais pas montré un peu de fermeté, nous serions brouil- lés tout â fait à cette heure : car jamais je ne vous eusse pardonné, et vous eussiez perdu un serviteur dévoué. Voyez- vous très Saint-Père, continua Benvenuto en manière d avis. Votre Sainteté ne ferait pas mal de se rappeler quelquefois l'opinion de certaines gens d'un gros bon sens, qui disent qu'il faut saigner sept fois avant de couper une, et vous feriez bien aussi de vous laisser un peu moins aisément duper par les méchantes langues, les envieux et les calom- niateurs; cela soit dit pour votre gouverne, et n'en parlons plus, très Saint-Père.

Ce lut ainsi que Benvenuto pardonna à Clément VII. ce qu'il n'eût certainement pas fait s'il l'eût moins aimé ; mais en qualité de compatriote il était fort attaché à lui.

Aussi .sa désolation fut grande lorsque, quelques mois après l'aventure que nous venons de raconter, le pape mou- rut presque subitement. Cet homme de fer fondit en larmes à cette nouvelle, et pendant huit jours il pleura comme un enfant.

Au reste, cette mort fut doublement funeste au pauvre Benvenuto Cellini, car le jour même l'on ensevelit le pape, il rencontra Pompeo qu il n'avait pas vu depuis le moment 11 l'avait invité à lui épargner sa trop fréquente présence.

Il faut dire que depuis les menaces de Benvenuto Cellini. le malheureux Pompeo n'osait plus sortir qu'accompagné de douze hommes bien armés à qui 11 donnait la même solde que le pane donnait a sa garde suisse, si bien que chaque promenade en ville lui coûtait deux ou trois écus ; et encore au milieu de ses douze sbires tremblalt-il de rencontrer Benvenufo Cellini. sacliant que si quelque rixe suivait cette rencontre et qu'il arrivât malheur à Benvenuto, le pape, qui au fond aimait fort son orfèvre, lui ferait un mauvais parti; mais Clément Vil, comme nous l'avons dit, venait d? mourir, et cette mort rendait quehiue hardiesse à Pom- peo.

Benvenuto était allé A Saint-Pierre baiser les pieds du pape décédé, et comme il revenait par la rue del Banchi. accompagné d'Ascanlo et de Pagolo. Il se trouva face ù face avec Pompeo et ses douze hommes. .\ l'apparition de son ennemi. Pompeo devint très pAle ; mais regardant au- tour de lui et se voyant bien environné, tandis que Ben- venuto n'avait avec lui que deux enfans. il reprli courage, et s'arrètant, Il fit ;i Benvenuto un salut ironique de la tète, tandis que de sa main droite il jouait avec le manche de son poignard.

A la vue de cette troupe qui menaçait son maître. -Ascanio porta la main son épée. tandis que Pagolo faisait .semblant de regarder autre chose : mais Benvenuto ne voulait pas exposer son élève chéri ii une lutte si inégale. Il lui mlî la main sur la sienne, et reiioussant au fourreau l'épée d'.As- canio à demi tirée. Il continua son chemin comme s'il n'avait rien vu. ou comme si ce qu'il avait vu ne l'avait aucune- ment blessé, .\scanio ne reconnaissait pas lA son maître, mais comme son maître se retirait, il se retira avec lui.

Pompeo. triomphant, flt une profonde salutation il Ben- venuto. et continua son chemin toujours environné de ses sbires, qui imitèrent ses bravades.

Benvenuto se mordait, en dedans, les lèvres jusqu'au sang, mais au dehors 11 avait l'air de sourire. C'était A n'y plus rien comprendre pour quiconque connaissait le caractère irascible de r.illustre or.'èvrc.

Mais A peine eut-il fait cent pas que. se trouvant en face de la boutique d'un de ses confrères. Il entra chez lui sous prétextée de voir un vase antique qu'on venait de retrouver dans les tombeaux étrusques de Cornelo. ordonnant à ses deux élèves de suivre leur chemin, et leur promettant . les rejoindre dans quelques minutes A la boutique.

Comme on le comprend bien, ce n'était qu'un prétexte pour éloigner Asc:inio. car à peine eut-il pensé cjue le jeune homme et son compagnon, dont 11 s'Inquiétait moins at- tendu qu'il était sûr que son courage l'emporterait p:" trop loin, avalent tourné l'angle de la rue. que, reposant

le vase sur la planche il l'avait trouvé, il s'élança hors de la maison.

En trois bonds Benvenuto fut dans la rue il avait rencontré Pompeo; mais Pompeo n'y était plus: heureuse- ment ou plutôt malheureusement c'était chose remarquable que cet homme entouré de ses douze sbires ; aussi, lorsque Benvenuto demanda 11 était passé, la première personne a laquelle il s'adressa lui montra-t-elle le chemin qu'il avait pris, et. comme un limier remis eu voie. Benvenuto se lança sur sa trace.

Pompeo s'était arrêté â la porte d'un pharmacien, au coin de la Chlavica. et il racontait au digne apothicaire les prouesses au.xquelles il venait de se livrer à l'endroit de Benvenuto Cellini. lorsque tout à coup il vit apparaître celui-ci il l'angle de la rue, l'œil ardent et la sueur au front.

Benvenuto jeta un cri de joie en l'apercevant, et Pompeo coupa court au milieu de sa phrase.

11 était évident qu'il allait se passer quelque chose de terrible.

Les bravis se rangèrent autour de Pompeo et tirèrent leurs épées.

C'était quehiue chose d'Insensé â un homme que d'atta- quer treize hommes, mais Benvenuto était, comme nous l'avons dit. une de ces natures léonines qui ne comptent pa> leurs ennemis. 11 tira, contre ces treize épées qui le mena- çaient, un petit poignard aigu qu'il portait toujours A sa ceinture, s'élança au milieu de cette troupe, ramassant avec un de ses bras deux ou trois épées. renversant de l'autre un ou deux hommes, si bien qu'il arriva du coup jusqu'à Pompeo. qu'il saisit au collet : mais aussitôt le groupe se referma sur lui.

.\lors on vit plus rien qu'une mêlée confuse de laquelle sortaient des cris, et au-dessus de laquelle s'agitaient des épées. Pendant un instant ce groupe vivant roula par terre, informe et désordonné, puis un homme se releva en jetant un cri de victoire, et d'un violent effort, comme 11 était entré dans le groupe il en sortit, tout sanglant lui- môme, mais secouant triomphalement son poignard ensan- glanté c'était Benvenuto Cellini.

Un autre resta couché sur le pavé se roulant dans les con vulslons de l'agonie. Il avait reçu deux coups de poignard, l'un au-dessous de l'oreille, l'antre derrière la clavicule, au bas du cou. dans l'intervalle du sternum A l'épaule. Au bout de quelques .secondes il était mort ; c'était Pompeo.

Un autre que Benvenuto après avoir fait un pareil coup Se serait sauvé à toutes j.a'mbes. mais Benvenuto fit passer son poignard dans sa main gauche, tira son épée de sa main droite, et attendit résolument les douze sbires

Mais les sbires n'avalent plus rien à faire à Benvenuto Celui qui les p.ayait était mort et par conséquent ne pouvait plus les payer. Ils se sauvèrent comme un troupeau de lièvres effarouchés, laissant le cadavre de Pompeo.

En ce moment .\scnnlo parut et s'élança dans les bras de son maître; il n'avait pas été dupe du vase étrusque, il était revenu sur ses pas; mais si vite qu'il fût accouru, il était encore arrivé quelques secondes trop tard.

III

DÉD.4LE

Benvenuto se retira avec lui assez inquiet, non pas des trois blessures qu'il avait reçues, elles étaient toutes trois trop légères poiu' qu'il s'en occupât, mais de ce qui allaii se passer. 11 avait déjà tué. six mois auparavant. Ouascontl. le meurtrier de son frère, mais il s'était tiré de cette mau- vaise alTaire grâce à la protection du pape Clément VII ; d ailleurs cette mort n'était qu'une espèce de représailles : mais cette fois le protecteur de Benvenuto était trépassé et le cas devenait autrement épineux.

Le remords, bien entendu, il n'en fut pas un seul instant question.

Que nos lecteurs ne prennent pas pour cela le moins du monde une mauvaise Idée de notre digne orfèvre, qui. après avoir tué un homme, qui, après avoir tué deux hrjmmes. et qui même en cherchant bien dans sa vie aprè- avoir tué trois hommes, redoute fort le guet, mais ne craint pas une minute nieu.

Car cet homme-là. eu l'an de grâce 1540, c'est un homme ordinaire, un homme de tous les jours, comme disent les Allemands Que voulez-vous? on se souciait si peu de mou rir en ce temps-là. qu'en revanche on ne s'inquiétait guère de tuer ; nous sommes encore braves aujourd hui, nons : eux étalent téméraires alors ; nous sommes des hommes faits. Ils étalent des jeunes gens. La vie était si abondante A cette époque qu'on la perdait, qu'on la donnait, qu'on

ASCAXIO

la vemlait, qu'on la prenait avec une profonde insouciance et une parfaite légèreté.

11 fut uu écrivain longtemps calomnié, avec le nom du- nuel on a fait un synonyme de traîtrise, de cruauté, de tous les mots enfin qui veulent dire infamie, et il a fallu le dix-neuvième siècle, le plus impartial des siècles qua vécus l'hiimanité, ixiur. réhabiliter cet écrivain, graud patriote et homme de lœur : Et pourtant, le seul tort de Nicolas Machiavel est d avoir appartenu â une époque la force et le succès étaient tout ; l'on estimait les faits et non les mots, et marchaient droit à leur but. sans souci aucun des moyens et des raisonnemeus, le souverain, César Borgia ; le penseur. Machiavel ; louvrier. Benvenuto Cel- Uni.

Uu jour on trouva sur la place de Cesena un cadavre coupé en quatre quartiers ; ce cadavTe était Celui de Ramiro aOrco. Or, comme Ramiro dOrco était un personnage te- nant son rang en Halie, la république florentine voulut savoir les causes de cette mort. Les huit de la seigneurie tirent donc écrire à Machiavel, leur ambassadeur, afin qu il satisfit leur curiosité.

Mais Machiavel se contenta de répondre :

" Magnifiques Seigneurs, '■ Je n'ai rien a vous dire sur la mort de Ramiro d'Orco. si ce n'est que César Borgia est le prince qui sait le mieux faire et défaire les hommes selon leurs mérites.

« JIACHIAVEL. »

Benvenuto était la pratique de la théorie émise par l'il- lustre secrétaire de la république llorentine. Benvenuto génie, César Borgia prince, se croyaient tous les deux au- dessus des lois par leur droit de puissance. La distinction du juste et de l'injuste pour eux, c était ce qu ils pouvaient et ce qu'ils ne pouvaient pas : du devoir et du droit pas la moindre notion.

Un homme gênait, on supprimait cet homme.

Aujourd'hui, la civilisation lui fait l'honneur de l'ache- ter.

Mais alors tant de sang bouillonnait dans les veines des jeunes nations qu'on le répandait pour raison de santé. On se battait d'instinct, tort peu pour la patrie, fort peu pour les dames, beaucoup pour sî- battre, nation contre nation, homme contre homme. Benvenuto faisait la guerre à l'ompeo comme François 1»'' à Charles-Quint. La France et l'Espagne se battaient en duel, tantôt à Marlgnan, tan- tôt à Pavie ; le tout très simplement, sans préambules, sans phrases, sans lamentations.

De même on exerçait le génie comme une faculté native, comme une puissance absolue, comme une royauté de droit divin ; l'art était au seizième siècle ce qu'il y avait de plus nattirel au monde.

Il ne faut donc pas s'étonner de (;es hommes qui ne s'étonnaient de rien ; nous avons pour expliquer leui's ho- micides, leurs boutades et leurs écarts, un mot qui expli- que et justifie toute chose dans notre pays et surtout dans notre temps ;

Cela se laisail.

Benvenuto avait donc fait tout simplement ce qui se fai- sait : Pompeo gênait Benvenuto Cellini, Benvenuto Cellini avait supprimé Pompeo.

Mais la police senquérait parfois de ces suppressions ; elle se serait bien gardée de protéger un homme pendant sa vie, mais une fois sur dix il lui prenait des velléités de le venger lorsqu'il était mort.

Cette susceptibilité la prit à l'endroit de Benvenuto Cel- lini. Comme, rentré chez lui, il mettait quelques papiers au feu et quelques écns dans sa poche, les sbires pontificaux l'arrêtèrent et le conduisirent au château Saint-.\nge. évé- nement dont Benvenuto se consola presque en songeant que c'était au château Saint-Ange que 1 on mettait les gentils- hommes.

Mais une autre consolation qui agissait non moins effica- cement sur Benvenuto Cellini en entrant au château Saint- Ange, c'était l'idée qu'un homme doué d une imagination aussi Inventive que la sienne ne pouvait, d'une façon ou d'une autre, tarder d'en sortir.

Aussi en entrant dit-il au gouverneur, qui était assis de- vant une table couverte d'un tapis vert, et qui rangeait bon nombre de papiers sur cette table :

Monsieur le gouverneur, triplez les verroux, les gril- les et les sentinelles ; enfermez-moi dans votre chambre la plus haute ou dans votre 'cachot le plus profond, que votre surveillance veille tout le. jour et ne s'endorme pas de toute la nuit, et je vous préviens que malgré tout cela je m'enfui- rai.

Le gouverneur leva les yeux sur le prisonnier qui lui par- lait avec un si miraculeux aplomb, et reconnut Benve- nuto Cellini, que trois mois auparavant il avait déjà eu l'honneur de taire asseoir à sa table.

Malgré cette connaissance, et peut-être à cause de cette

connaissance, l'allocution de Benvenuto plongea le digne gouverneur dans la plus profonde stupéfaction : c'était un florentin nommé messire Georgio. chevalier des Ugolini. excellent homme, mais de tète un peu faible. Cependant il revint bientôt de son premier étonnement, et fit conduire Benvenuto dans la chambre la plus élevée du château. Le toit de cette chambre était la plate-forme même ; une sen- tinelle se promenait sur cette plate-forme, une autre sen- tinelle veillait au bas de cette muraille.

Le gouverneur fit remarquer au prisonnier tous ces dé- tails, puis lorsqu'il eut cru que le prisonnier les avait ap- préciés :

Mon cher Benvenuto, dit-il. on peut ouvrir les serru- res, on peut forcer les portos, on peut creuser le sol d'un cachot souterrain, on peut percer un mur, on peut gagner les sentinelles, on peut endormir les geôliers, mais, à moins d'avoir des ailes, on ne peut descendre de cette hauteur dans la plaine.

J'y descendrai pourtant, dit Benvenuto Cellini.

Le gouverneur le regarda en face, et commençait à croire que son prisonnier était fou.

Mais vous vous envolerez donc alors?

Pourquoi pas? j'ai toujours eu l'idée que l'homme pouvait voler, moi ; seulement le temps m'a manqué pour en faire l'expérience. Ici, j'en aurai le temps, et pardieu '. je veux en avoir le cœur net. L'aventure de Dédale est une histoii'e et non pas une fable.

Prenez garde au soleil, mon cher Benvenuto, répon- dit en ricanant le gouverneur ; prenez garde au soleil.

Je m'envolerai la nuit, dit Benvenuto.

Le gouverneur ne s'attendait pas à cette réponse, de sorte qu'il ne trouva pas le plus petit mot à riposter, et qu'il se retira hors de lui.

En effet, il lallait fuir à tout prix. En d'autres temps. Dieu merci ! Benvenuto ne se serait pas Inquiété d'un homme tué, et il en eût été quitte pour suivre la procession de Notre-Dame d'août vêtu d'un pourpoint et d'un manteau d'armoise bleu. Mais le nouveau pape Paul III était vindi- catif eu diable, et Benvenuto avait eu, quand il nétalr encore que monseigneur Farnèse, maille à partir avec lui a propos d'un vase d'argent qu'il refusait de lui livrer faute de paiement, et que Son Eminence avait voulu fair-- enlever de vive force, ce qui avait mis Benvenuto dans la dure nécessité de maltraiter quelque peu les gens de Son Eminence; en outre, le .saint-pcre était jaloux de ce que le roi François I^r lui avait déjà tait demander Benvenuto par monseigneur de Montluc. son ambassadeur près du Saint-Siège. En apprenant la captivité de Benvenuto. monsei- gneur de Montluc croyant rendre service au pauvre pri- sonnier avait insisté d autant plus ; mais il s'était fort trompé au caractèi-e du nouveau pape, qui était encore plus entêté que son prédécesseur Clément VII. Or, Paul III avait juré que Benvenuto lui payerait son escapade, et s'il ne risquait pas précisément la mort, un pape y eût re- gardé à deux fois a cette époque pour faire pendre un pareil artiste, il risquait fort au moins d'être oublié dans sa pri- son. Il était donc important en pareille occurrence ciue Benve- nuto ne s'oubliât point lui-même, et voilà pourquoi il étal; résolu à fuir sans attendre les interrogatoires et jugemens qui auraient bien pu n'arriver jamais, car le page, irrité de linterveutiou du roi François !=■■, ne voulait plus même entendre prononcer le nom de Benvenuto Cellini. Le pri- sonnier savait tout cela par ,\scaiiio, qui tenait sa bouti- que, et qui, à force d'instances, avait obtenu la permission de visiter son maître : bien entendu que ces visites se fai- saient à travers deux grilles et en présence de témoins qui veillaient à ce que l'élève ne passât au maitre ni lime, ni corde, ni couteau.

Aussi du moment le gouvernejir avait fait refermer la porte de sa chambre derrière Benvenuto, lui. Benvenuto s'était rais à faire l'inspection de sa chambre.

Or, voici ce que contenaient les quatre murs de son nouveau logement ; un Ut. une cheminée l'on pouvait faire du feu, une table et deux chaises ; deux jours après Benvenuto obtint de la terre et un outil à modeler. Le gou- verneur avait refu.?é d'abord ces objets de distraction à son prisonnier, mais il s'était ravisé en réfléchissant qu'en occupant 1 esprit de l'artiste il le détournerait peut-être de cette tenace idée d'évasion dont il avait paru possédé; le même jour Benvenuto ébaucha une Vénus colossale.

Tout cela n'était pas grand'chose ; mais en y ajoutant l'Imagination, la patience et 1 énergie, c'était beaucoup.

Un jour de décembre qu'il faisait très froid et qu'on avait allumé du feu dans la cheminée de Benvenuto Cellini, on vint changer les draps de son Ut et l'on oublia les draps sur la seconde chaise ; aussitôt que la porte fut refermée, Ben- venuto ne fit qu'un bond de sa chaise à son grabat, tira de sa paillasse deux énormes poignées de ces feuilles de mais qui composent les paillasses italiennes, fourra à leur place la paire de draps, revint à sa statue, reprit son outil et se remit au travail, .\u même Instant le domestique ren-

ALEXANDRE DVMAS ILLUSTRE

lia pour reprendre les draps oubliés, chercha pariout, de- mandant à lienTenuto s'il ne les avait pas vus; mais Ben- venuto réiKindit négligemment et comme absorbé par son travail d<- modeleur (lue ciuelquesuns de ses camarades étaient >aiis doute venus les premire. ou que lui-même les avait emportés sans y prendre garde. Le domestique ne conçut aucun soupçon, tant il s'était écoulé peu de temps entre sa sortie et sa rentrée, tant Benvenuto joua natu- rellement son rôle ; et comme les draps ne se retrourêrent point, il se garda bien d'en parler de peur d'èire lorcé de les payer ou d'être mis a la porte.

On ne sait pas ce que les événemens suprêmes contiennent de péripéties terribles et d'angoisses poignantes. Alors les accldens les plus communs de la vie deviennent des circons- tances qiii éveillent en nous la joie ou le désespoir. Dès «lue le domestique (ut sorti. Benvenuto se jeta à genoux et re- mercia Dieu du secours au il lui envovaii.

Puis, comme une fois son lit fait on ne retouchait jamais .i son lit que le lendemain matin, il laissa tranquillement les draps détournés dans sa paillasse.

La nuit venue, il commença à couper ces draps, qui se trouvèrent par bonheur neufs et assez grossiers, en ban- des de trois ou quatre pouces de large, puis il se mit à les tresser le plus solidement qu'il lui fut possible ; puis en- fin il ouvrit le ventre de sa statue, qui était en terre glaise, lévida entièrement, y fourra son trésor, repassa dessus la blessure une jiincée de terre, qu'il lissa avec le pouce et avec son outil, si bien que le plus habile praticien n eût ras pu s'apercevoir qu'on venait de faire â la pauvre Vénus 1 op. ration césarienne.

Le lendemain matin, le gouverneur entra à l'improviste, comme il avait Ihabitude de le faire, dans la chambre du prisonnier, mais comme d'habitude il le trouva calme et travaillant. Chaque matin le pauvre homme, qui avait été iiieii;icé spêrialement pour la nuit, tremblait de trouver Ta chambre vide. Et, il faut le dire à la louange de sa franchise, il ne cachait pas sa joie chaque matin en la voyant occupée.

Je vous avoue que vous m'inquiétez terriblement, Ben- venuto. dit le pauvre gouverneur au prisonnier : cepen- dant je commence à croire que vos menaces d'évasion étaient vaines.

Je ne vous menace pas, maître Georgio, répondit Ben- venuto, je TOUS avertis.

Espérez-vous donc toujours tous envoler?

Ce n'est heureusement pas une simple espérance, mais pardien : bien une certitude.

Mais, démon io ! comment ferez-vous donc? s'écria le pauvre gouverneur, que cette confiance apparente ou réelle de Benvenuto dans ses moyens d'évasion bouleversait.

C'est mon secret, maître. Mais je vous en préviens, mes ailes poussent.

Le frnuverneur porta machinalement les yeux aux épaule» de son prisonnier.

C'est comme cela, monsieur le gouverneur, reprit celui- ci tout en modelant sa statue, dont il arrondissait les han- ches de telle façon qu'on eût cru qu'il voulait en faire la rivale de la venus Callipygc. Il y a lutte et défl entre nous. Vous avez pour vous des tours énormes, des portes épaisses. des verrons à l'épreuve, mille gardiens toujours prêts j'ai pour moi la tête et les mains que voici, et je vous préviens très .simplement que vous serez vaincu. Seule- ment, comme vous êtes un homme habile, comme vous aurez '- ■- 'lûtes vos précautions, il vous restera, moi parti, la con-

n de savoir qu'il n'y avait pas de votre faute, mes- •orglo, que vous n'avez pas le plus petit reproche a vous faire, messire Georgio, et que vous n'avez rien négligé pour me retenir, messire Georgio. Là, maintenant que dites-vous de cette hanche, car vous êtes amateur d'art, je le sais.

Tant il'assurance exaspérait le pauvTe commandant. Son prisonnier était dévenu pour lui une idée fixe se brouil- laient tous les yeux de son entendement ; il en deTenalt triste, n'en mangeait plus, et tressalUait à tout moment comme un homme qu'on réveille en sursaut. Une nuit Ben- venuto entendit un grand tumulte sur la plate-forme, puis ce tumulte s'avança dans son corridor, puis enfin il s'arrêta à sa porte; alors sa porte s'ouvrit, et il aperçut messire G'orgio, en robe de chambre et en bonnet de nuit, suivi de qu.iM-e geôliers et de huit garde.s. lequel s'élança vers son lit l.i ligure toute dé<?omposée. Benvenuto s'assit sur son matelas et lui rit au nez. Le gouverneur, .«ans siiiquio- ter (le le sourire, respira comme un plongeur qui revient sur l'eau.

Ah ! s'écria-t-il, Dieu soit loué ! 11 y est encore, le mal- heureux ! (in a raison de dire : .Songe mensonge.

Eh bien i i|u y a-t-il donc, demanda Benvenuto Cellinl. et quelle est I heureuse circonstance qui me procure le plaisir de vous voir ;\ pareille heure, maître Georgio?

Jésus-DIeU ! ce n'est rien, et j'en suis quitte cette fois encore pour la peur. X al-je pas été rêver que ces maudites ailes vous étaient poussées ; mais des ailes Immenses, avec

lesquelles vous planiez tranquillement au-dessus du château Saint-Ange, en me disant : Adieu, mon cher gouverneur, adieu : je n'ai pas voulu partir sans prendre congé de vous. )e m'en rais ; au plaisir de ne jamais vous revoir.

Comment I je vous disais cela, maître Georgio ?

Celaient vos propres paroles... Ah: Benvenuto, vous êtes le mal venu pour moi.

Oh : vous ne me tenez pas pour si mal appris, je l'es- père. Heui'eusement que ce n est qu'un rêve, car sans cela je ne vous le pardonnerais pas.

Mais par bonheur il n en est rien. Je vous tiens, mou cher ami, et quoique votre société ne me soit pas des plus agréables, je dois le dire, j'espère vous tenir longtemps encore.

Je ne crois pas, répondit Benvenuto avec ce sourire confiant qui faisait damner son hôte.

Le gouverneur sortit en envoyant Benvenuto à tous les diables, et le lendemain, il donna ordre que nuit et jour, et de deux heures en deux heures, on vint inspecter sa prison. Cette inspection dura pendant un mois ; mais au bout d'un mois, comme il n'y avait aucun motif visible de croire que Benvenuto s'occupât même de son évasion, la sur- veillance se ralentit.

Ce mois, Benvenuto l'avait cependant einployé à un terrible travail.

Benvenuto avait, comme nons l'avons dit. minutieusement examiné sa chambre du moment il y était entré, et de ce moment il avait été fixé sur ses moyens d'évasion. Sa fenêtre était grillée, et les barreaux étalent trop forts pour être enlevés avec la main ou déchaussés avec son outil à modeler, le seul Instrument de fer qu'il possédât. Quant à sa cheminée, elle se rétrécissait au point qu'il eût fallu (rue le prisonnier eût le privilège de se changer en serpent comme la fée Méluslne pour y passer. Restait la porte.

.\h ! la porte : Voyons un peu comment était faite la porte.

La porte était une porte de chêne épaisse de deux doigts, fermée par deux serrures, close par quatre verrous, et re- couverte en dedans de plaques de fer maintenues en haut et en bas par des clous. C'était par cette porte (lu'il fallait passer. Car Benvenuto avait remarqué qu'à quelques pas de cette porte et dans le corridor qui y conduisait était l'escalier par lequel on sUait relever la sentinelle de la plateforme De deux heures en deux heures, Benvenuto entendait donc le bruit des pas (fui montaient ; puis les pas redescendaient, et il en avait pour deux autres heures sans être réveillé par aucun bruit.

Il s'agissait donc tout simplement de se trouver de l'au- tre côté de cette porte de chêne, épaisse de deux doigts, fermée par deux serrures, close par quatre verrous, et, de plus recouverte en dedans, comme nous l'avons dit. de plaques de fer maintenues en haut et en bas par des clous. Or. voici le travail auquel Benvenuto s'était livré pen- dant ce mois qui venait de s'écouler.

.\vec son outil à modeler, qui était en fer, 11 avait lune après l'autre enlevé toutes les fëies de clous, ;'i l'excep- tion de quatre en haut et de quatre en bas (ju'U réservai; pour le dernier jour, puis, pour qu'on ne s'aperçût pas de leur absence. Il les avait remplacées par des têtes de clous exactement pareilles qu'il avait modelées avec de la glaise, et qu'il avait recouvertes avec de la raclure de fer. de sorte qu'il était impossible à l'œil le plus exercé de reconnaître lestiMes declous véritables d'avec les têtes de clous fausses. Or, comme il y avait, tant en haut qu'en bas de la porte, une soixan taine de clous, que cha(iue clou prenait quelquefois une heure, même deux heures à décapiter, on comprend le tra- vail (lu'avait donner au prisonnier une pareille exêcu tlon.

Puis chaque soir, lorsque tout le monde était couché et qtt'il n'entendait pins que le bruit des pas de la senti- nelle qui se promenait au-dessus de sa tète, il faisait grand feu dans sa cheminée, et transportait de sa cheminée, le long des plaques de fer de sa porie, un amas de braises ardentes ; alors le fer rougissait et réduisait tout douce- ment en charbon le bois sur lequel il était appliqué, sans que cependant du côté opposé de la porte on put s'aperce- voir de cette carbonisation.

Pendant un mois, comme nous l'avons dit. Benvenuto se livra ■'i ce travail, mais aussi au bout d'un mois 1! était complètement achevé, et le prisonnier n'attendait plus qu une nuit favorable k son évasion. Or, 11 lui fallait atten- dre (luelques jours encore, car l'époque même ce travail fut fini il faisait pleine lune.

Benvenuto n'avait plus rien à faire à ses clous, il conti nua de chauffer la porte et de faire enrager le gouver- neur. Ce jonr-l.à même le gouverneur entra chez lui plus préoccupé que jamais.

Mon cher prisonnier, lui dit le brave homme, qui en revenait sans cesse â son idée fixe, est-ce (fue vous comptez toujours TOUS envoler? Voyons, répondez-moi franchement.

ASCAMO

13

II

Plus que jamais, mon cher hôte, lui répondit Benve-

auto.

Ecoutez, dit le gouverneur, vous me conterez tout ce que vous voudrez, mais, Iranchement, je crois la chose Im- possible.

Impossible, maître c.oorgio, impossible ! reprit l'ai-tiste. mais vous savez bien que ce mot-là n'existe pas pour moi qui me suis toujours exercé à laire les choses les plus im- possibles aux hommes, et cela avec succès. Impossible, mon clier hôte: et ne me suis-je pas amusé quelquefois à rendre la nature jalouse, en créant avec de lor, des éme- raudes et des diamaus, quelque fleur plus belle qu aucune des Heui'S qu'emperle la rosée? Croyez-vous que celui qui fait des fleurs ne puisse pas laire des ailes?

Que Dieu m assiste i dit le gouverneur, mats avec votre confiance insolente, vous me ferez perdre la tote ! Jlais enfin, pour que ces ailes pussent vous soutenir dans les airs, ce qui, je vous l'avoue, me parait impossible, à moi, quelle forme leur donneriez-vous?

Mais j'y al beaucoup réfléchi, comme vou:S pouvez bien le penser, puisque la sûreté de ma personne dépend de la forme de ces ailes.

Eh bien?

Eh bien : en examinant tous les animaux qui volent, si je voulais refaire par l'art ce qu'il ont reçu de Dieu, je ne vois guère que la chauve-souris que l'on puisse imiter avec succès.

liais enfin, Benvenuto, reprit le gouverneur, quand vous auriez le moyen de vous fabriquer une paire d ailes, est-ce qu'au moment de vous en servir la courage ne vous man- (iuerait pas?

Donnez-moi ce qu'il me faut pour les confectionner, mon cher gouverneur, ei je vous répondrai en m'envolant.

Mais que vous faut-il donc?

Oli ! mon Dieu, presque rien : une petite forge, une enclume, des limes, des tenailles et des pinces pour labri- (luer les ressorts, et une vingtaine de bras de toile cirée pout remplacer les membranes.

Bon, bon, dit maître Georgio, me voilà un peu rassuré. car jamais, quelle que soit votre inielligence, vous ne parviendrez à vous procurer tout cela ici.

C'est fait, répondit Benvenuto.

Le gouverneur bondit sur sa chaise, mais au même ins- tant il réfléchit que la chose était matériellement impos- sible. Cependant, toute impossible que cette chose ét^lt, elle ne laissait pas un instant de relâche à sa pauvre tète. A chaque oiseau qui passait devant sa fenêtre, il se figu- rait que c'était Benvenuto Cellini, tant est grande l'in- llueuce dune puissante pensée sur une pensée médiocre.

Le même jour, maître Georgio envoya cherclier le plus habile mécanicien de Rome, et lui ordonna de prendre mesure d'une paire d'ailes de cliauve-souris.

Le mécanicien, stupéfait, regarda le gouverneur sans lui répondre, pensant avec quelque raison que maître Georgio était devenu fou.

Mais comme maître Georgio insista, que maître Georgio était riche, et que s'il faisait des folies, maître Georgio avait le moyen de les payer, le mécanicien ne s en mit pas moins à la besogne commandée, et huit jours après il lui ai>porta une paire d'ailes magnifiques, qui s'adaptaient au corps par un corset de 1er, et qui se mouvaient à l'aide de ressorts extrêmement ingénieux avec une régularité tout à lait rassurante.

Maître Cieorgio paya la mécanique le prix convenu, me- sura la place que pouvait tenir cet appareil, monta chez Benvenuto Cellini, et, sans rien dire, bouleversa toute la chambre, regardant sous le lit, guignant dans la clieminée. fouillant dans la paillasse, et ne laissant pas le plus petit coin sans l'avoir visité.

Puis il sortit, toujours sans rien dire, convaincu qu'à moins que Benvenuto ne lut sorcier, il ne pouvait cachei' dans sa chambre une paire d'ailes pareilles aux siennes.

Il était évident que la tête du malheureux gouverneur se dérangeait de plus en plus.

En redescend.ant cliez lui, maître Georgio retrouva le mé- canicien ; il était revenu pour lui laire observer qu'il y avait au bout de chaque aile un cercle de 1er destiné a maintenir les jambes de l'homme volant dans une posi- tion liorizontale.

.\ peine le mécanicien fut-il sorti que maître Georgio s'en- tcrma, mit son corset, déploya ses ailes, accrocha ses jam- bes, el se couchant à plat ventre, essaya de s'envoler.

Mais, malgré tous ses efforts, il ne put parvenir à quitter la terre.

Après deux ou trois essais du même genre, 11 envoya qué- rir de nouveau le mécanicien.

Monsieur, lui dit-il, j'ai essayé vos ailes, elles ne vont pas.

Comment les avez-vous essayées?

Maître Georgio, lui raconta dans tous ses détails sa tri-

ple expérience. Le mécanicien l'écouta gravement, puis, le dlscoui's ftui ;

Cela ne m'étonne pas, dit-il. Couché à terre, vous ne pouvez prendre une somme suffisante d'air : 11 vous fau- drait monter sur le cliàteau Saint-Ange et de vous lais- ser aller hardiment dans l'espace.

Et vous croyez qu'alors je volerais?

J'en suis sur, dit le mécanicien.

Mais si vous en êtes si sûr, continua le gouverneur, est-ce qu'il ne vous serait pas égal d'en faire l'expérience?

Les ailes sont taillées au poids de votre corps et non au poids du mien, répondit le mécanicien. Il faudrait à des ailes qui me seraient destinées un pied, et demi d'enver- gure de plus.

Et le mécanicien salua et sortit.

Diable ! fit maître Georgio.

Toute la journée ou put remai-quer dans l'esprit de maî- tre Georgio dilTérentes aberrations qui indiquaient que sa raison, comme celle de Roland, voyageait de plus eu plus dans les e.spaces imaginaires.

Le soir, au moment de se coucher, il appela tous les do- mestiques, tous les geôliers, tous les soldats.

Messieurs, dit-il, si vous apprenez que Benvenuto Cel- lini veut s'envoler, laissez-le partir et prévenez-moi seule- ment, car je saurai bien, même pendant la nuit, le rattra- per sans peine, attendu que je suis une vraie cliauvc-sou- rls. moi, taaidis que lui, quoi qu'il en dise, 11 n'est qu'une fausse chauve-souris.

Le pau^Te gouverneur était<tout à fait lou ; mais comme on espéra que la nuit le calmerait, on décida qu'on, atten- drait au lendemain pour prévenir le pape.

D'alUeuns il faisait une nuit abominable, pluvieuse et sombre, et personne ne se souciait de sortir par une pa- reille nuit.

Excepté Benvenuto Cellini, qui. par esprit de contradiction sans doute, avait choisi cette nuit-là même pour son éva- sion.

Aussi, dès qu'il eut entendu sonner dix heures et relever la sentinelle, tomba-t-11 à genoux, et après avoir dévotement prié Dieu, se mit-il à l'œuvre.

D'abord, il arracha les quatre tètes de clous qui restaient et qui maintenaient seules les plaques de lér. La dernière venait de céder lorsque minuit sonna.

Benvenuto entendit les pas de la ronde qui montait sur la terrasse ; il demeura sans souffle collé à sa porte, puis la ronde descendit, les pas s'éloignèrent, et tout rentra dans le silence.

La pluie redoublait et Benvenuto. le cœur bondissant de joie, -rentendait fouetter contre ses carreaux.

Il essaya alors d'arracher les plaques de fer ; les plaques de fer, que rien ne maintenait plus, cédèrent, et Benvenuto les posa les unes après les autres contre le mur.

Puis il se coucha à plat ventre, attaquant le 'bas de 'a porte avec son outil à modeler, qu'il avait aiguisé en forme de poignard et emmanclié dans un morceau de bois. Le bas de la porte céda : le chêne était complètement réduit en charbon.

.\u bout d'un instant Benvenuto avait pratiqué au bas de la porte une échancrure assez grande pour- qu'il pût sortir en rampant.

Alors il rouvrit le ventre de sa statue, reprit ses bandes de toile tressées, les roula autour de lui en forme de cein- ture, s'arma de son outil, dont, comme nous l'avons dit. il avait laii un poignard, se remit à genoux et pria une se- conde lois.

Puis il passa la tète sous la porte, puis les épaules, puis le reste du corps et se trouva dans le corridor.

Il se releva : mais les jambes lui tremblaient tellement qu'il fut forcé de s'appuyer au mur pour ne pas tomber Son cœur battait à lui briser la poitrine, sa tète était de flamme. Une goutte de sueur tremblait à chacun de ses cheveux, et il .serrait le manche de son poignard dans sa main comme si on eût voulu le lui arracher.

Cependant , comme tout était tranquille, comme on n'en- tendait aucun bruit, comme rien ne bougeait, Benvenuto fut bientôt remis, et tàtant avec la main, il suivit le mur du corridor jusqu à ce qu'il sentit que le mur lui manquait. Il avança aussitôt le pied et toucha la première marche de l'e.sealier ou plutôt de l'échelle qui conduisait à la plate-forme.

Il monta les échelons un à un, frissonnant au cri du bois qui gémissait .sous ses pieds, puis il sentit l'impression de l'air, puis la pluie vint lui battre le visage, puis sa tète déiia,ssa le niveau de la plate-forme, et comme il était depuis un quart d'heure dans la plus profonde obs- curité, il put juger aussitôt tout ce qu'il avait à craindre ou à espérer.

La balance penchait du côté de l'espoir.

La sentinelle, pour se garantir de la pluie, s'était réfu- giée dans sa guérite. Or, comme les sentinelles qui montaient la garde ^ni-'le diàieau s,inu-Ange étaient placées là, non

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16

ALEXANDRE DUMAilLLUSIRE

homme comme on peut le voir a Fontainebleau, dune pro- digieuse lécondité, d'une manière large et grandiose, dune irréprochable pureté de lignes. On a longtemps méconnu le Primatice, tête encyclopédique, vaste intelligence, takiii Illimité qui embrassa tous les genres de la haute i et que notre époque a vengé de trois siècles d ] ; En effet, sous linspiration religieuse, il peignit les : > de la chapelle de Beauregard ; dans les sujets de morale. Il personnitia à 1 hôtel Slontmorency les principales vertus chrétiennes ; enfin llmmensité de Fontainebleau tut remplie de ses œuvres ; à la Porte dorée et dans la salle de b;a il traita les sujets les plus gracieux de la mythologie et de 1 allégorie ; dans la Galerie d Ulysse et dans la ChanUire de Saint-iouis U lut poète épique avec Uomcre, et tradui- sit en peinture lOdy&sée et toute une partie de 1 lUiadc. Puis des âges fabuleux il passa aux temps héroïques, et IhistoUe tomi>a dans son domaine. Les traits principaux de la vie d'Alexandre et de Komulus et la reddition du Havre lurent reproduits dans ceux de ses tableaux qui décoraient la Grande galerie et la chambre attenante à la Salle du bal il s'en prit a la nature dans les grands paysages du Cabinet des cui-iosités. Enfin, si nous voulons mesurer ce haut talent, compter ses variétés, additionner son œuvi-e, nous trouverons que dans quatre-vingt-dix-huit grands tableaux et dans cent trente plus petits, il a tour à tour traité le paysage, la marine, l'histoire, les sujets de sainteté, le portrait, l'allégorie et l'épopée.

C'était, comme on le volt, un homme digne de comprendre Benveuuto. Aussi, à peine arrivé à Paris, Benvenuto cou- rut-il au Primatice les bras ouverts ; celui-ci le reçut comme il venait.

Après cette première et profonde causerie de deux amis qui .se retrouvent sur une terre étrangère, Benveuuto ou- vrit se.s carlon.s au Primatice, lui expliqua toutes ses idées, lui montra toutes ses esquisses et lui demanda si parmi les modèles dont il se servait il y en avait quelqu'un qui put remplir les conditions dont il avait besoin.

La Primatice secoua la tète eu souriant d'un air triste.

En effet, on n'était plus la en Italie, cette fille de !a Urece, rivale de sa mère. La France était, à cette époque comme aujourd'hui, la terre de la grâce, de la gentiUt-ssi' et de la coquetterie : mais l'on cherchait en vain sur le sol des Valois cette puissante beauté dont s'inspiraient aux bords du Tibre et de l'Aruo JMichel-Ange et Raphaël, Jean de Bologne et André del Sai 'i. Sans doute, si, comme nous 1 avons déjà dit, le peintre ou le sculpteur eût pu aller choi- sir sou modèle parmi l'aristocratie, il eut trouvé bientôt les types qu'il cherchait ; mais, comme les ombres retenues en deçà du Styx. il devait se contenter de voir passer dans les champs Elyséens, dont l'entrée lui était interdite, ces belles et nobles formes objets constans de son ai-tistique éducation.

Aussi ce que le Primatice avait prévu arriva : Benvenuto passa en revue l'armée de ses modèles sans qu'un seul lui pa- rût réunir les qualités nécessaires à l'œuvre qu'il rêvait.

Alors il fit venir a l'hôtel du cardinal de Ferrare, il

s'était installé, toutes les-Vémi lui enseigna, mais aucune u

Benvenuto était^ilM£ d* 11 revenait de avait reiicoutr Strozzi, le coi Pico, neveu di Il suivait sei lui une de joie coût donc loiisr caii touj pou la

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séance qu'on

son attente.

-•ir, comme

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ir Pierre

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nnisïibilitê de réunir ces trois types, il résolut de s'en teiiTù la bacchante.

.\fc pour la bacchante, il avait véritablement trouvé ce (111 jcherchait : yeux ardens, lèvres de corail, dents de pert. cou bien emmanché, épaules arrondies, taille fine et I Dches puissantes ; enfin les pieds et les mains avaient dai les fines attaches des chevilles et des poignets, et dans la me allongée des doigts, une teinte d'aristocratie qui déc \ tout a lait l'artiste.

-fomment vous nommez-vous, mademoiselle? demanda ent; Benvenuto, avec son accent étranger, à la pauvre en- lan de plus en plus étonnée. -Catherine, pour vous servir, monsieur, répondit-elle. -Eh bien ! mademoiselle Catherine, continua Benvenuto, voi un écu d'or pour la peine que vous avez prise ; venez <\\- moi demain, rue .Saint-:\Iai'tin, hôtel du cardinal de Keiare ; et pour la même peine, je vous en donnerai au- lait

Ujeune flUe hésita un instant, car elle crut que l'étran- sri woulait rire. Mais l'écu d'or était pour attester qu il priait sérieusement.; aussi, après un coirrt instant de rciSIon : -A quelle heure? demanda Catherine, -A di.\ heures du matin ; est-ce votre heure? -Parfaitement.

Je puis doue compter sur- vous? -tf'irai.

Sivenuto salua comme il eut salué une duchesse, et ren-

I lâchez lui le coeur plein de joie. A peine rentré, il

brBi toutes ses esquisses idéales et se mit à en tracer tuie

plae de réalité. Puis, cette esquisse tracée, il apporta un

nuccau de cire qu'il posa sur un piédestal et qui en nn

iuant prit sous sa main puissante la forme de la nymplie

, ■^\ \\\ vcvée : si bien que lorsque le lendemain Catherine

a la porte de l'atelier, une partie la beso-

ùèjà faite. '

iii;uiL nous l'avons dit. Catherine n'avait aucunement

nipris les intentions de Benvenuto. Elle fut donc étonnée

loque, après qu'il eut refermé la porte derrière elle, Ben-

veato, eli lui montrant sa statue" commencée, lui expliqua

liifquoi il l'avait fait venir.

Itherine était une joyeuse fille : elle se mit à rire à gorge dSoyée de sa méprise, puis, toute flère de poser pour une disse destinée à un roi. elle dépouilla ses vêtements et se m d'elle-même dans la pose indiquée par la .statue, et ca avec tant de grâce et de justesse que le maître, en se raurnant et en la voyant posée si bien et si naturellement. PtBsa un cri de plaisir.

:euvcnuto se mit à la besogne : c'était, comme nous l'rons dit. une de ces lul'le? et puis-santes natures d'ar- tip qui s'inspirent à l'œuvre et s'illuminent en travaillant. Ifti'vait jeté bas son pourpoint, et, le col découvert, les lié nus. allant du modèle à la copie, de la nature à l'art. ilsemblait, comme Jupit.er, prêt à tout embraser en le tcchant. Catherine, habituée aux organisations communes oiflétries des gens du penple ou des jeunes seigneurs pour ijl elle avait été un jouet, regardait cet homme à l'œil iipiré, à la respiration ardente, -a la poitrine gonflée, avec u étonnement inconnu. Elle-même semblait s élever à la l«ieur du maître; son regard rayonnait: l'inspiratiou péait de l'artiste au modèle. ,a séance dura deux heures ; au bout de ce temps Ben- \9ul0 donna à Catherine son écu d'or, et prenant congé cile avec les mêmes formes que la veille, il Ivù indiqua un ndez-vous pour le lendemain à pareille heure.

■îherine rentra chez elle et ne sortil pas de la jouriiéc. . ndemain elle était à 1 atelier db: mtuutes a.vant l'heure née.

mémp scène se renouvela : ce jour-là, comme la veille,

L-nutû fut sublime d'Inspiration ; sous sa'main, comme

celle de Prométhée, la terre respirait. La tête de .la

liante était déjà modelée et sem^Wait une tète vivante

1 une ma.«se informe. Catherine souriait à cette sieur

lose à son image ; elle n'avait jamais été si heu-

hose étrange, elle ne pouvait se rendre compte du

qui lui inspirait ce bonheur.

imain le maître et le modèle se retrouvèrent .^ la

'ire ; mais par i.ne sensation qu'elle n'avait point

jours précédens. au moment elle se dêvê-

T que la rougevir lui montait au visage. La

commençait à aimer, et l'amour amenait

deur.

udiiuain ce fut pi* encore, et Benvenuto fut obligé

%lre observer plusieurs fois que ce n'était pas la

(luil modelait, mais une Erigone ivre

m. D'ailleurs il n'y avait plu? que pa-

I iix ii.urs encore, et le modèle était fini.

■ne Jour. Benvenuto. après avoir

e à sa statue, remercia Catherine

lui donna quatre écus d'or: mais

1 iir de sa main à terre. Tout était

■it elle retombait, à partir de ce

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17

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moment, dans sa condition première; et. depii]- lo elle était entrée dans 1 atelier du maître, cen ce lui était devenue odieuse. Benvenuto, qui ne .se lou de ce qui se passait dans le cœur de la jeune iiilo. i les (luatre écus, les lui piésenta di nouveau, liu s main en les lui rendant, et lui dit que si j.nr lui être bou à quelque chose, il entendait au sàt qu'à lui ; puis jl passa dans latelier pour cliercUer .\scauio, auquel 11 voulait faire vojr si- achevée.

Catherine, restée seule, aila baiser les uns après les outils dont le maître s'était servi, puis elle se jileurant.

Le lendemain, Catherine entra dans l'atelier tan Benvenuto était seul, et comme tout étonné de la il allait lui demander quelle cause l'amenait, elle lui, tomba à genoux, et lui demanda s'il n'avait pa; dune servante.

Benvenuto avait un creiir artiste, c'est-à-dire ,i|)t« sentir ; il devina ce qui s'était passé dans . f lui pauvre entant, il la releva et lui donna un l De ce moment, Catherine fit partie de l égayait, comme nous l'avons dit, de sa joie .i!.:i. quelle animait de son éternel mouvement, .^iissi i devenue presque indispensable à tout le monde, et venuto bien plus encore qu'a tout autre. C'était faisait tout, qui ordonnait tout, grondant et caro« perte, qui avait commencé à la voir entrer qui avait fini par l'aimer comme tout le n

L'Erigone n'avait point perdu à cela, liii

désormais son modèle sous la main, lavait rptoii finie avec un soin qu'il n'a\ait peut-être mis encre à de ses statues; puis il l'avait portée au roi Françcis en avait été émerveillé, et qui avait commande i lîi de la lui exécuter en aident; puis il avait Ion, causé avec l'orfèvre, lui avait demandé comniei trouvait dans son atelier, cet atelier était situé, atelier renfermait de belles choses; après quoi il a.\ gédié Benvenuto Cellini en se promettant daller prendre cliez lui un matin, mais sans lui rien dire intention.

C'est ainsi qu'on était an-ivé an moment ort s oir» histoire, Benvenuto travaillant, Catherine chantant, rêvant, et Pagolo priant.

Le lendemain du jour .-Vscanio était reni:'! grâce à son excursion ft lentour de l'hôtel .le ^ entendit frapper bruyamment à la porte de la ru Ruperte se leva aussitôt pour aller ouvrir, iiiais 'C'est, on se le rappelle, le nom que Benvenuto .'iva A Catherine) fut en deux binds hors de la chamln-i Un instant après on eiutndit sa voix qui criai! joyeuse, moitié effrayée ;

Oh! mon Dieu: maître, mon Dieu! c'est le rot en personne, qni vient pour visiter votre atelier Et la pauvre Scozzone, laissant toutes les portes derrière elle, reparut toute pftle et. toute tremblant .seuil de celle de la boutique Benvenuto traïai milieu de ses élèves et de ses apprentis.

ir ou .itioi; i pas : lassa la la r.ait

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GÉNIE ET ROÏ.^VTÉ

En effet, derrière .Scozzone le roi François f'einFl dans la cour avec toute sa suite. 11 donnait la main à i.i liesse d'Etampes. Le roi de Navarre suivait avec la l ii>hine Catherine de Médjcis. Le dauphin qui fut Henri 1 enait ensuite avec sa ,an'e Marguerite de Valois reinoe Na- varre. Presque toute la m blesse les accompagnait

Benvenuto alla au-devant deux et reçut, sans e irras et sans trouble les rois. les princes, les grands seig iirs et les helles dames, comme un ami reçoit des amis. 11 :ivait pourtant les noms les plus lllLSires de Franc et Us beautés les plus éclatantes du monde. Marguerite c rmait. madame d'Etampes ravissait, Catherine de Médlc iion- naît. Diane de Poitiers éblouissait. Mais quoi! Boiiiuto était familier avec les types les plus purs de l'antimé et dii seizième siècle Italien, comme aussi l'élève :iiic de Michel-.\nge était tout habitué aux rois.

Il va falloir que vous nous permettiez, madan. d ad- mirer à côté de vous, dit François I" à ia duchesse Ktam- res. qui sourit.

.\nne de Pisseleu. duchesse d'Etampes. qui, d«iiis le retour du roi de sa captivité dtCspagne, avait succ6 uans «a faveur à la comtesse de Ch.'iteaubriand. était al'^ dans tout l'éclat d'une beauté véritablement royale. Dite et bien prise dans sa taille, elle portait sa charmaïf tète avec une dignité et une trace féline qui tenait h lafois de la chatte et de la pnnthère, mais elle en avait au» et les

bonds inattendus et les a] petits meurtriers; avec cela la courtisane royale savait prendre des airs de candeur se serait trompé le plus soupçonneux. lUcu n était plus mobile et plus perfide que la physionomie de cette femme aux lè- vres pâles, tantôt Hermicne et tantôt Galalee, au sourira parfois agaçant et parfois terrible, au regard par momens caressant et prometteur, l'instant d'après flamboyant et courroucé. Elle avait une si lente façon de l'olever ses pau- pières, qu'on ne savait jamais si elle= se relevaient sur la langueur ou sur la menace Hautaine et impérleu.sc. elle subjuguait François 1" en l'enivrant; flère et jalouse, elle avait exigé de lui qu il icaeniandât â la comtesse de Cha- teaubriand les bijoux qu'il lui avait donnés, et la belle et mélancolique comtesse avait du moins, en les renvoyant en lingots, protesté contre cette profanation. Enfin, souple et dissimulée, elle avait plus d'une fois fermé les yeux lors- que, dans son caprice, le roi avait paru distinguer quelque jeune et charmante fille de la cour, qu'en effet il abandon- nait bientôt pour revenir -X sa belle et puissante enchante- resse.

J'avais hâte de vous voir. Benvenuto, car voilà deux mois tout à l'heure, je pense, que vous êtes arrivé dans notre royaume, et les tri'-ies soucis des affaires m'ont pré- cisément depuis ce temps empêché de songer aux nobles soins de l'art. Prenez-vous en à mon frère et cousin l'em- pereur, qui ne me donne pas un moment de repos.

Je lui écrirai si vous voulez, sire, et je le prierai de vous laisser être grand ami des arts, puisque vous lui avez prouvé déjà que vous êtes grand capitaine.

Connaissez-vous donc Charles-Quint? demanda le roi de NavadTe.

J'ai eu l'honneur, sire, de présenter il y a quatre ans, à Rome, un missel de ma façon à Sa Majesté sacrée, et de lui faire un discours dont elle a paru fort touchée.

Et que vous a dit Sa Majesté sacrée?

Qu'elle me connaissait déjà, ayant vu de moi, trois ans auparavant, sur la chappe du pape, un bouton d'orfè- vrerie qui me faisait honneur.

Oh ! mais, je vols -jue vous êtes gâté à rei;droit des complimens royaux, dit François I".

11 est vrai, sire, que j ai eu le bonheur de satisfaire un assez grand nombre de cardinaux, de grands-ducs, de princes et de rois.

Montrez-moi dfjnc vos beaux ouvrages, que je voie si j3 ne serai pas un juge plus difficile que les autres.

Sire, j'ai eu.hieit peu de temps ; voici pourtant un vase et un bassin d'arjent que j'ai commencés, et qui ne sent peut-être pas trop indignes de l'attention de Votre Majesté.

Le roi, pendant près de cinq minutes, examina sans dire un mot. Il semblait que 1 œuvre lui fit oublier l'ouvrier ; puis enfin, comme les daines s'approchaient curieusement: « Voyez, mesdames, s'écria François I", quelle merveille ! Une forme de vase si nouvelle et si hardie ! que de finesse et de modelé, mon Dieu ; dans ces bas-reliefs et ces rondes- bosses ! J'admire surtout la beauté de ces lignes; et voyez comme les attitudes des figures sont variées et vraies. Tenez, celle-ci qui élève le bras au-dessus de sa tête : ce geste fugitif est si naïvement saisi qu'on s'étonne qu'elle ne continue pas le mouvement. En vérité, je crois que jamais les anciens n'ont rien faU d'aussi beau Je me souviens des meilleurs ouvrages de l'antiquité et de ceux des plus ha- biles artistes de l'Italie ; mais rien ne m'a fait plus d'im- pression que ceci. Oh ! l'egardez donc, madame de N.avarre, ce joli enfant perdu dans les fleurs et son petit pied qui s'agite en l'air ; comme tout cela est vivant, gracieux et joli ! ..

Jlon giand roi, s'écria Benvenuto, les autres me com- plimentaient, mais vous me comprenez, vous!

.\utre chose? dit le roi avec un? sorte d'avidité.

Voici une médaille représentant Léda et son cygne, faite pour le cardinal Cialiiel Cesaiim ; voici un cachet j'ai gravé en creux, représentant saint Jean et saint Am- broise ; nn reliquaire éniaillé par mol..

Quoi? vous frappez les médailles? dit madame d'Etam- pes.

Comme Cavadone de Milan, madame

Vous émaillez l'or? dit Marguerite.

Comme Amerigo de Florence.

Vous gravez Ica cachets? dit Catherine.

Comme Lanttzco de Pérouse. Croyez^voiis donc, ma- dame, que mon talent se borne aux fins joyaux d'or et aux grandes pièces d'argent? Je sais faire un peu de tout, grâce à Dieu! Je suis ingénieur militaire passable, et J'ai empêché deux fois qu'on ne prît Itome. Je tourne assez lilen un sonnet, et Votre Majesté n'a qu'.-l me commander un poëme. pourvu qu'il soU à sa louange, et je m'engage à l'exécuter ni plus ni moins que si je m'appelais Clément Marot. f^uant à la musique, que mon père m'enseignait à coupsvde bâton, la métho.le m'a profité, et je joue de la flûte et du cornet avec assi-i de talent pour que Clément VU malt engagé à vlngt-qjalre ans au nombre de ses musi- ciens. J'ai trouvé de plus un secret pour faire d'excellenta

ALEX.\NDRE DUNJAS ILLUSTnF

pas pour inspecter la plale-lorme, mais pour plonger dans le fossé et explorer la campagne, le côté fermé de la gué- rite était justement placé en lace de l'escalier par lequel sortait Benvenuto Cellini.

Bcnvenuto Cellini savança en silence, en se traînant sur ^e'^ pieds et sur ses mains, vers le point de la plate-torme, îe^plus éloigné de la guérite. Là, il attacha un bout de ^a bande à une brique antique scellée dans le mur et qui saillait- de six pouces à peu près, puis se jetant a genoux une troisième lois:

Seigneur ! Seigneur ! murmura-t-il, aidez-moi, pui--

que Je m'aide. ^„,i„„.

Et cette prière faite, il se laissa glisser en se su^endai^t par les mains, et, sans faire attention aux écorchur.-s a.- se« genoux et de son front, qui de temps en temps érafla!e..t la muraille, il se laissa glisser jusqu'à terre.

Lorsqu'il sautit le sol sous ses pieds, un sentiinent de joie et d'orgueil infini inonda sa poitrine. 11 regarda 1 im- mense hauteur qu'il avait franchie, et en la regardant, il ne put s empêcher de dire à demi-voix: ■. Me voila donc libre: " Ce moment d'espoir fut court.

Il se retourna et ses genoux fléchirent : devant lui s éle- vait un mur récemment bâti, un mur qu'il ne connaissait pas ; il ét.Tit perdu. ,

Tout sembla s'anéantir en lui, et, désespère, il se laissa tomber à terre ; mais en tombant il se heurta a quelque chose de dur: c'était une longue poutre.; il poussa une légère exclamation de surprise et de joie: il était sauve:

Oh' l'on ne sait pas tout ce qu'une minute de la vie humaine peut contenir d'alternatives de joie et d'espé- rance . .

Benvenuio saisit la poutrt commf un caiifrage saisit le mM qui doit le soutenir sur l'eau D.ins une circonstance ordinaire, deux hommes eussent eu de la peine a la sou- lever ; il la traîna vers le mur. la dressa contre lui.

Puis à la force des mains et des genoux il se hissa sur le faite du mur. mais arrivé là, la force lui manqua pour tirer la poutre â l'di et ta faire p-isser de l'autre côté.

Un Instant il eut le vertige, la tête lui tourna, il ferma les yeiLx. et il lui sembla qu'il se débattait dans un lac de flammes.

Tout à coup il songea à ses bandes de toile tressées, a laide desquelles il était descendu de la plate-forme.

Il se laissa glisser le long de la poutre et courut à l'en- droit où il les avait laissées pendantes, mais il les avait «i bien attachées pai- l'extrémité opposée qu'il ne put les arracher de la brique qui les retenait.

Benvenuto se suspendit en désespéré à l'extrémité de ces bandes, tirant de toutes ses forces et espérant les rompre. Par bonheur, un des quatre nœuds qui les attachaient les unes aux autres glissa, et Benvenuto tomha à la renverse entraînant avec lui un fragment de cordage d'une douzaine de pieds.'

C était tout ce (fu'il lui fallait ; il se releva bondissant et plein de forces nouvelles, remonta de nouveau à sa poutre, enjamba une seconiie fois le mur, et à l'extrémité de la Milive il attacha la bande de toile.

Arrivé au bout. 11 chercha vainement la terre sous ses pieds; mais en regardant au-dessous de lui il vit le sol ". six pieds à peine : il lAcha la corde et se trouva à terre.

Alors 11 se coucha un Instant. Il était épuisé, ses jambes et ses mains étaient dépouillées de leur épiderme. Pen- dant quelques minutes, il regarda stupidement ses chairs saignâmes; mais en ce moment cinq heures sonnèrent, il vit que les étoiles commentaient à pâlir.

Il se leva ; mais comme il se levait, une sentinelle qu il n'avait pas aperçue et qui l'avait sans doute vu accomplir son manège fit qucliiues pas pour venir à lui. Benvenuto vit qu'il éiait perdu, et qu'il fallait tuer ou être tué. 11 Iirit son outil, qu'il avait passé dans sa ceinture, et marcha droit au soldat d'un air si déterminé que celui-ci vit sans doute qu'outre un homme vigoureux il allait avoir un dé- sespoir terrible à combattre. En effet. Benvenuto était résolu à ne pas reculer, mais tout à coup le soldat lui tourna le dos comme s'il ne l'avait pas vu. Le prisonnier comprit ce que cela voulait dire.

Il court au dernier rempart. Ce rempart donnait près du fossé et était élevé de douze ou quinze pieds à peu près. Un pareil saut ne devait pas arrêter un homme comme Ben- venuto Cellini, arrivé surtout II en était, et comme il avait laissé la première partie de ses blindes à la brique, la seconde A la poutre, qu'il ne lui restait plus rien après quoi se suspendre et qu'il n'y avait pas de temps ;i perdre, il se susjiendit par les mains à un anneau, et tout en priant Dieu mentalement. 11 se laissa tomber.

Cette fols il resta évanoui sur le coup.

Une heure à peu près s'écoula sans qu'il revint à lui mais la fraîcheur (pil court dans 1 air à lappicHlie du jour le rappela à lui-même. Il demeura un Instant encore comme étourdi, puis il passa la main sur son front et tout lui re- vint à la mémoire.

Il ressentait à la tête une vive douleur, en même temps il voyait des gouttes de sang qui, après avoir ruisselé comme de la sueur sur son visage, tombaient sur les pierres il était couché. Il comprit qu'il était blessé au front. Il y porta la main une seconde fois, mais cette fois non plus pour rappeler ses idées, mais pour sonder ses blessures : ces blessures étaient légères, elles entamaient la peau, mais n'offensaient pas le crâne. Benvenuto sourit et voulut se lever, mais il retomba aussitôt : il avait la jambe droite cassée à trois pouces au-dessus de la cheville.

Cette Jambe était tellement engourdie qu'il n'avait d'abord pas senti la douleur.

Alors, il ôta sa chemise, la déchira par bandes, puis, rap- procliant le mieux qu il put les os de sa jambe, il la serra de toutes ses forces, passant de temps en temps la bande sous la plante du pied, pour maintenir les deux os l'un contre lautre.

Puis il se traîna à quatre pattes vers une des portes de Rome qui était à cinq cents pas de là.

Lorsque après une demi-heure d'atroces tortures il arriva à cette porte, il trouva qu'elle était fermée. Mais il re- marqua une grosse pierre qui était sous la porte ; il tira cette pierre, qui céda facilement, et il passa par l'ouver- ture qu'elle avait laissée.

Mais à peine eut-il fait trente pas qu'une troupe de chiens errans et affamés, comprenant qu'il était blessé à l'odeur du sang, se jetèrent sur lui. Il tira son outil à modeler, et d'un coup dans le flanc il tua le plus gros et 'c plus acharné. Les autres se jetèrent aussitôt sur celui-là et le rtévorèren;.

Benvenuto se traîna alors Jusqu'à l'église de la Transpon- tina ; il rencontra un porteur d'eau qui venait de Charger son àne et avait rempli ses pots. Il l'appela.

Ecoute, lui dit-il. je me trouvais chez ma maîtresse, une circonstance a fait qu'après y être entré par la porte. J'ai été obligé d'en sortir par la fenêtre: j ai sauté d'un ore- mier étage et je me suis cassé la Jambe en sautant ; porte- moi sur les marches de Saint-Pierre, et je te donnerai un écu d'or.

Le porteur d'eau chargea sans mot dire le blessé sur ses épaules et le porta à l'endroit indiqué. Puis ayant reçu la somme promise, il continua son chemin sans même re- garder derrière lui.

Alors Benvenuto, toujours rampant, gagna la maison de monseigneur de .Montluc. ambas.sadeur de France, qui de- iHpurait à quelques pas de là.

Et monseigneur de .Montluc fit si bien et s'employa avec tant de zèle, qu'au bout d'un mois Benvenuto était guéri, qu'au bout de deux mois il avait sa grâce, et qu'au bout de quatre mois il partait pour la France avec Ascanio et Pagolo.

Quant au pauvre gouverneur, qui était devenu fou. il vécut fou et mourut fou, croyant toujours être une chauve- souris, et faisant sans cesse les plus grands efforts pour s'envoler.

IV

Lorsque Benvenuto Cellini arriva en France, François 1' était au château de Fontainebleau avec toute sa cour : l'ar tiste rencontra donc celui qu'il venait chercher, et s'arrêta dans la ville, faisant prévenir le cardinal de Ferrare qu'il était arrivé. Le cardinal, qui savait que le roi attendait Benvenuto avec impatience, transmit aussitôt cette nou velle à Sa Majesté. Le même jour, Benvenuto fut reçu p.ir 1' roi, qui. s'adressant à lui dans cette douce et vigoureuse langue que l'artiste écrivait si bien, lui dit: Benvenuto, passez gaiment quelques Jours pour vous remettre de vos chagrins et de vos fatigues, reposez-vous, divertissez-vous, et pendant ce temps nous songerons à vous commander quelque bel ouvrage. Puis, ayant logé l'artiste au châ- teau, François l" ordonna qu'il ne lui manquât rien.

Benvenuto se trouva donc du premier coup au centre de la civilisation française, en arrière à cette époque de celle d'Italie, avec laquelle elle luttait déjà et qu'elle devait sur passer bientôt. En regardant autour de lui, 11 pouvait facilement croire qu'il n avait pas quitté la capitalo de la Toscane, car il se retrouvait au milieu des arts et des ar- tistes qu'il avait connus à Florence, et à Léonard de ViU' et a maître Rosso venait de succéder le Primatke.

Il s'agissait donc pour Benvenuto de faire suite à ces il lustres prédécesscui-s. et de porter aux yeux de la cour la plus galante de l'Europe lart de la statuaire aussi haut que ces jlrois grands maîtres avaient porté l'art de la peinture. Aussi Benvenuto voulut-il aller de lui-même au-devànt des

ASCAMO

désirs du roi en n'attendant point qu'il lui commandât ce liel ouvrage promis, mais en l'exécutant tout d'abord, de son propre mouvement, et avec ses seules ressources. Il avait remarqué facilement combien la résidence il avait rencontré le roi lui était chère ; il résolut de flatter sa préférence en exécutant une statue qu'il comptait appeler la Nymphe de Fontainebleau.

C'était une belle chose â faire que celte statue, couron- née à la fois de chêne, d'épis' et de vignes ; car Fontaine- bleau touche à la plaine, s'ombrage d'une forêt et s'élève au

fallait A l'artiste ; mais, nous l'avons dit, on n'en était plus â l'époque des Apelles et des Phidias.

Benvenuto devait chercher autre part.

Ce fut donc avec grand plaisir qu'il apprit que la cour allait partir pour Paris; malheureusement, comme le dit lîenvenuto lui-même, la cour A cette époque voyageait comme un enterrement. Précédée de douze à quinze mille chevaux, s'arrétant dans un endroit il y avait à peine deux ou trois maisons, perdant quatre heures chaque soir à dresser ses tentes et quatre heures chaque matin ù. les en-

II tua le [.lus gros et le pl.is acharne.

milieu des treilles. La nymphe que rêvait Benvenuto devait donc tenir â la fois de Cérès, de Diane et d Erigone, trois types merveilleux fondus ensemble, et qui, tout en restant distincts, ne devaient plus eu produire qu'un seul ; puis il y aurait sur le piédestal les triples attributs de ces trois déesses, et ceux qui ont vu les ravissantes figurines de la statue de Persée savent comment le maitre florentin cise- lait ces merveilleux détails.

Mais un des grands malheurs de l'artiste c'est que. tout en ayant en lui-même le sentiment idéal de la beauté, il lui faillit encore pour la partie matérielle de sou œuvre u'i modèle humain. Or, trouver ce modèle qui devait réunir en lui seul la triple beauté de trois déesses?

Certes si, comme aux jours antiques, si. comme au temps des Phidias et des Apelles. les beautés du jour, ces reines de la forme, étaient venues d'elles-mêmes poser devant l'artiste, Benvenuto eût trouvé dans la cour même ce qu'il cherchait ; il y avait tout un Olympe dans la fleur de l'âge : c'était Catherine de Médiris. qui n'avait alors c|ue vingt et un ans; c'était Marguerite de Valois, reine de Navarre, qu'on appelait la Quatrième Grâce et la Dixième Muse; c'était enfin madame la duchesse d'Etampes, que nous verrons reparaître largement dans le courant de cette histoire, et que Ion nommait la plus belle des savantes et la plus savante des belles. 11 y avait plus qu'il n'en

lever, de sorte que, quoique seize lieues à peine séparassent la résidence de la capitale, on mit cinq jours à aller de Fontainebleau â Paris.

Vingt fois pendant la route Benvenuto Cellini avait été tenté de prendre les devans, mais chaciue fois le cardinal de Ferrare l'avait retenu, lui disant que si le roi était une journée sans le voir, il demanderait certainement ce qu'il était devenu, et qu'en apprenant qu'il était parti, il regar- derait ce départ sans congé comme un manque de procé- dés â son égard. Benvenuto rongeait donc son frein et pen- dant ces longues haltes essayait de tuer le temps en crayon- nant des esquisses de sa nymphe de Fontainebleau.

Enfin il arriva à Paris. .Sa première visite fut pour le Primatice, chargé de continuer à Fontainebleau l'œuvre de Léonard de Vinci et de maitre Rosso. Le Primatice. qui habitait Paris depuis longtemps, devait du premier coup le mettre sur la vole de ce qu'il cherchai!, et lui dire il trouverait des modèles.

Un mot. en passant, sur le Primatice.

Il signor Francesco Prlmatlccio que du lieu de sa nais- sance on nommait alors le Bologna. et que nous nommons, nous, le Primatice, élève de .Iules Romain, sous lequel il avait étudié six ans, habitait depuis huit ans la l'rance, sur l'avis du marquis de M.-.ntoue, son grand emhau- chéur d'artistes, François P-^ l'avait appelé. C'était un

16

ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE

homme, comme on peut le voir à roiitaiuebleau, duue pro- digieuse fécondité, dune manière large et grandiose, d une irreiiiocliable pureté de lignes. Ou a longtemps méconnu le Pnmalice, tèt€ encyclopédique, vaste intelligence, talent Illimité qui embrassa tous les genres de la liante peinture, et nue notre époque a vengé de trois siècles d'injustice. i;n etlet, sou; linspiration religieuse, il peignit les tableaux de la chapelle de Beauregard ; dans les sujets de morale, il personnina à 1 hôtel Jlommoreucy les principales venus chrétiennes ; eufln 1 immensité de Fontainebleau fut remplie de «es œuvres: a la Poitc dorée e; dans la Salle de bal il traita les sujets les plus gracieux de la mythologie et de lallégorie ; dans la Galerie d Ulysse et dans la Chambre de Saint-iouis il fut poète épique avec Homère, et tradui- sit en peinture 1 Odyssée et toute une partie de 1 Illiade. Puis des àg>'? fabuleux il passa aux temps héroïques, et rhisioiie ionilja dans son ilomauie. Les traits principaux de la vie dAle.xandrt et de Komulus et la reddition du Havre furent reproduits dans ceux de ses tableaux qui décoraient ^ la (irande galerie et la chambre attenante à la SaUe du bal il s'en prit a la nature dans les grands paysages du Cabinet des cui-iosités. Enfin, si nous voulons mcsui-er ce haut talent, compter ses variétés, additionner son œuvre, nous trouverons que dans (|uatre-vingt-dix-huit grands tableaux et dans cent trente plus petits, il a tour à tour traité le paysage, la marine, l'histoire, les sujets de sainteté, le portrait, l'allégorie et l'épopée.

C'était, comme on le volt, un homme digne de comprendre Benveuuto. Aussi, à peine arrivé a Pans. Benvenuto cou- rut-il au Primatice les bras ouverts ; celui-ci le revut i comme il venait.

Après cette première et profonde causerie de deux amis qui .se retrouvent sur une terre étrangère, Benveuuto ou- vrit sei carions au Primatice. lui expliqua toutes ses idées, lui montra toutes ses esquisses et lui demanda si parmi los modèles dont il se servait il y en avait quelqu'un qui put remplir les conditions dont il avait besoin. Le Primatice secoua la tète en souriant d un air triste. En effet, on n'était plus en Italie, cette flUe de !a Grèce, rivale de sa mère. La France était, à cette époque comme aujourd'hui, la terre de la grâce, de ia gentillesse et de la coquetterie ; mais l'on cherchait en vain sur le sol des Valois cette puissante beauté dont s'inspiraient aux bords du Tibre et de 1 Arno Michel-Ange et Baphaël, Jean de Bologne et André del Sarto. Sans doute, si, comme nous l'avons déjà dit, le peintre ou le sculpteur eût pu aller choi- sir sou modèle parmi 1 aristocratie, il eut trouvé bientût les types qu il cherchait ; mais, comme les ombres retenues en déçu du .Styx. 11 devait se contenter de voir passer dans les champs Elyséeus, dont l'entrée lui était interdite, ces belles et nobles formes objets coustans de son artistique éducation.

Aussi ce que le Primatice avait prévu arriva : Benvenuto passa en revue l'armée de ses modèles sans qu'un seul lui pa- rut réunir les qualités nécessaires à l'œuvre qu'il rêvait.

Alors 11 fit venir a lliôtel du cardinal de Ferrare. il s'était installé, toutes les Vénus à un écu la séance qu'on lui euseigna, mais aucune d'elles ne remplit son attente.

Benveuuto était donc désespéré, lorsqu'un soir, comme il revenait de souper avec trois de ses compatriotes qu'il avait rencontrés à Paris, et qui étaient le seigneiir Pierre Strozzi, le comte de lAuguillara son beau-lrère, Galeotto Pico, neveu du fameux Jean Pic de la Mirandole, et comme il suivait seul la rue des Petits-Champs, il avisa devant lui une belle et gracieuse jeune fille. Benvenuto tressaillit de joie : cette feqime était jusqu'alors ce qu'il avait ren- contré de mieux pour donner im corps à son rêve. 11 suivit donc celle femme. Cette femme prit par la butte des Orties, longea l'église Saint-Honoré, et entra dans la rue du Péli- can. Arrivée là. elle se retourna pour voir si elle était toujours suivie, et voyant Benvenuto à quelques pas. elle poussa vivemeiii une porte et disparut. B'nveiiuto arriva a la porte, la poussa à .son tour : la porte céda, et cela assez à temips pour qu'il vit encore, a l'angle d'un eecaller éclairé par une lampe fumeuse, le bout de la robe de celle qu'il suivait.

11 arriva à un premier étage : une seconde porte donnant dans une chambre était entr ouverte, et dans cette chambre il apeivut celle qu'il avait suivie.

Sans lui expliquer le motif de sa visite artistique, sans même lui dire un seul mot. Benvenuto. voulant s'assurer 6l les formes du corps répondaient aux lignes du visage, fit deux ou trois fois le tour de la pauvre fille étonnée, et qui obéissait machinalement, comme s'il eût fait le tour d'une statue antique, lui faisant lever les bras au-dessus de sa tète, altitude qu'il comptait donner à sa nymphe de Fontainebleau.

Il y avait dans le modèle que Benvrnuto avait sous les yeux peu de la C^rès. encore moin.'s de la Diane, mais beau- coup de l'Erigone. Le maître prit alors son parti, et voyant

1 impossibilité de réunir ces trois types, il résolut de s'en tenir u la bacchante.

-Mais pour la bacchante, il avait véritablement trouvé ce qu'il cherchait : yeux ardens, lèvres de corail, dents de perles, cou bien emmanché, épaules arrondies, taille fine et hanches puissantes ; enfin les pieds et les mains avaient dans les fines attaches des chevilles et des poignets, et dans la forme allongée des doigts, une teinte d'aristocratie qui décida tout a fait l'artiste.

Comment vous nommez-vous, mademoiselle? demanda enfin Benvenuto. avec son accent étranger, à la pauvre en- fant, de plus en plus étonnée.

Catherine, poxir vous servir, monsieur, répondit-elle.

Eh bien : mademoiselle Catherine, continua Benvenuto. voici un écu d or pour la peine que vous avez prise ; venez chez moi demain, rue Saint-Martin, hôtel du cardinal de Ferrare ; et pour la même peine, je vous en donnerai au- tant.

La jeune fille hésita un instant, car elle crut que l'étraii ger voulait rire. Mais l'écu d'or était pour attester qu i: parlait sérieusement-; aussi, après un court instant de réflexion :

.\ quelle heure? demanda Catherine

.\ dix heures du matin ; est-ce votre lieure?

Parfaitement.

Je puis donc compter sur vous?

J'irai.

Benvenuto salua comme il eût salué une duchesse, et ren- tra (liez lui le cœur plein de joie. A peine rentré, il brûla toutes ses esquisses idé^es et se mit à en tracer une pleine de réalité. Puis, cette esquisse tracée, il apporta un morceau de cire qu'il iiosa sur un piédestal et qui en un instant prit sous sa main puissante la forme de la nymphe qu'il avait rêvée : si bien que lorsque le lendemain Catherine se présenta a la porte de l'atelier, une partie de la beso- gne était déjà faite. '

Comme nous l'avons dit. Catherine n'avait aucunement compris les Intentions de Benvenuto. Elle fut donc étonnée li)is(|ue. après c|u'il eut refermé la porte derrièi-e elle, Ben- venuto. eh lui montrant sa statue commencée, lui expliqua pourquoi il l'avait fait venir.

Catherine était une joyeuse fille : elle se mit à rire à gorge déployée de sa méprise, puis, toute flère de poser pour une déesse destinée à un roi. elle dépouilla ses véleinenls et Si' mit d'elle-même dans la pose indiquée par la statue, et cela avec tant de grâce et de Justesse que le maître, en se retournant et en la voyant posée si bien et si naturellemeui. poussa un cri de plaisir.

Benvenuto se mit à la besogne : c'était, comme nous l'avons dit. une de ces m Mes et puissantes natures d'ar- tiste qui s in.spirent à ra-.ivie et s'illuminent en travaillant. Il avait jeté bas son pourpoint, et, le col découvert, les bras nus. allant du modèle à la copie, de la nature à l'art, il semblait, comme Jupiter, prêt à tout embraser en le touchant. Catherine, habituée aux organisations communes ou flétries des gens du peuple ou des jeunes seigneurs pour qui elle avait été un jouet, regardait cet homme à l'œil inspiré, à la respiration ardente à la poitrine gonflée, avec un étonneinent inconnu. Elle-même semblait s'élever à la hauieiir du nsailrc : son ie?ard rayonnait: riuspiratiou passait de l'artiste au modèle.

La séance dura deux heures : au bout de ce temps Ben- venuto donna à Catherine son écu d'or, et prenant congé d'elle avec les mêmes formes que la veille, il lui indiqua un rendez-vous pour le lendemain à pareille heure.

Catherine rentra chez elle et ne sortit pas de la journée. Le lendemain elle était à 1 atelier dix minutes avant l'heure indiquée.

La même scène se renouvela : ce jour-là. comme la veille, Benvenuto fut sublime d'ins'piration ; sous sa'main, comme sous celle de Proméihée, la terre respirait. La tête de la bacchante ét;vit déjà modelée et semblait une tète vivante sortant d'une mas.se informe. Catherine souriait à cette sœur céleste, éclose à son image : elle n'avait jamais été si heu- reuse, et. chose étrange, elle ne pouvait se rendre compte du sentiment qui lui Inspirait ce bonheur.

Le lendemain le maître et le modèle se retrouvèrent A la même heure: mais par i.ne sensation qu'elle n avait point éprouvée les jours précédens. au moment elle se dé\è- tit. elle sentit que la rougeur lui montait au visage. La pauvre enfant commenç:iit à aimer, cl l'amour amenait avec lui la pudeur.

Le lendemain ce fut pi= encore, et Benvenuto fut obligé de lui faire observer plusieurs foif que ce n'était pas la N'énus de Médicis qu'il modelait, mais une Erigone Ivre de volupté et de vin. D'ailleurs il n'y avait plus que pa- tience à prendre: deux Jnurs encore, et le modèle était fini. Le soir de ce deuxième jour Benvenuto. après avoir donné la dernière touche à sa statue, remercia Catherine de sa compl.iisance et lui donna quatre écus d'or : mais Catherine laissa plisser l'or de sa main à terre. Tout était fini pour la pauvre enfant- elle retombait, à partir de ce

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oiument. dans sa conduiou pi'emiêre ; et, depuis le jour elle était enliée dans 1 atelier du maître, cette condiiioc lui était devenue odieuse. Benvenuto. qui ne se doutait pas de ce qui se passait dans le cœur de la jeune tille, ramassa les quatre écus. les lui piésenta di nouveau, lui serra la main en les lui rendant, et lui dit que si jamais il pouvait lui èti'e bou à quelque chose, il entendait qu'elle ne s'adres- sât qu'à lui ; puis j1 passa dans l'atelier des ouvriers pour clierclier Ascanio. auquel il voulait faire voir sa statue achevée.

Catherine, restée seule, alla baiser les uns après les autres les outils dont le maitre s'était servi, puis elle sortit en Iileurant.

Le lendemain, Catherine entra dans l'atelier tandis oue Benvenuto était seul, et comme tout étonné de la revoir il allait lui demander quelle cause l'amenait, elle alla a lui, tomba à genou.x, et lui demanda s'il n'avait pai besoin dune servante.

Benvenuto avait un coeiir artiste, c'est-à-dire apte fi tout sentir ; il devina ce qui s'était passé dans celui de la pauvre enfant, il la releva et lui donna un baisar au front.

De ce moment, Catherine lit partie de l'atelier, qu elle égayait, comme nous l'avons dit. de sa joie enfantine, et qu'elle animait de son éternel mouvement. Aussi était-elle devenue presque indispensable à tout le monde, et à Ben- venuto bien plus encore qu'à tout antre. G était elle qui faisait tout, qui ordonnait tout, grondant et caressant Ku- perte, qui avait commencé à la voir entrer avec effroi, et qui avait fini par l'aimer comme tout le monde.

L'Erigone n avait point perdu à cela. Benvenuto ayant désormais son modèle sous la main, l'avait retouchée et finie avec un soin qu'il n'avait peut-être mis encore à aucune de ses statues ; puis il lavait portée au roi François I". qui eu avait été émerveillé, t-t qui avait commandé à Benvenuto de la lui e.xécuter en ai X'ent ; puis il avait longuement oausé avec l'orfèvTe. lui avait demandé comment il se trouvait dans son atelier, cet atelier était situé, et si cet atelier renfermait de belles choses; après cpiol il avait con- gédié Benvenuto Cellini en se promettant d'aller le sur- prendre chez lui un matin, mais sans lui rien dire de cette intention.

C'est ainsi qu'on était ainvé an moment s'ouvre cette histoire, Benvenuto travaillant, Catherine chantant, Ascanio rêvant, et l'agolo pilant.

Le lendemain du jour .Vscanio était rentré si tard, grâce à son excursion .t l'entour de l'hotel de Xesle. on entendit frapper bruyamment â la porte de la rue ; dame Ruperte se leva aussitôt pour aller ouvrir, inais Scozzone (C'est, on se le rappelle, le nom que Benvenuto avait donné à Catherine) fut en deux bends hors de la chambre.

Un instant après on eniendit sa voix qui criait, moitié joyeuse, moitié effrayée :

Oh! mon Dieu: maître, mon Dieu! c'est le roi! Le roi en personne, qui vient pour visiter votre atelier!... '

Et la pauvre Scozzone. laissant toutes les portes ouvertes derrière elle, reparut touie pâle et toute tremblante sur le .seuil de celle de la boutique Benvenuto travaillait au milieu de ses élèves et de ses apprentis.

GÉXIE ET ROY.*rTÉ

En effet, derrière Scozzi>ne le roi François I" entrait dans la cour avec toute sa suite. Il donnait la main à la duchesse d'Etampes. Le roi de Navarre suivait avec la dauphine Catherine de Médlcis. Le dauphin qui fut Henri II venait ensuite avec sa .an'e Marguerite de Valois reine de Na- varre. Presque toute la m Messe les accompagnalt-

Benvenuto alla au-devant d'eux et reçut, sans embarras et sans trouble les rois, les princes, les grands seigneurs et les belles dames, comme un ami reçoit des amis. 11 y avait pourtant le« noms les plus illislres de France et les beaulés les plus éclatantes du monde. Marguerite charmait, madame d'Etampes ravissait, Catherine de Médicis éton- nait. Diane de Poitiers éblouissait. Mais quoi ! Benvenuto était familier avec les types les plus purs de l'antiquité et du seizième siècle Italien, comme aussi l'élève aimé de îlichel-.Ange était tout habitué aux rois.

II va falloir que vous nous permettiez, madame, d'ad- mirer â côté de vous, dit François I" à fei duchesse d'Etam- pes, qui sourit.

.\nne de Pisseleu. duchesse d'Etampes. qui. depuis le retour du roi de sa captisité d'Espagne, avait succédé dans «a faveur à la comtesse de Chateaubriand, était alors dans tout l'éclat d'une beauté véritablement royale. Droite et bien prise dans sa taille, elle portait sa charmante tête avec une dignité et une {.race féline qui tenait â la fois de la chatte et de la panthère, mais elle en avait aussi et lea

bonds inattendus et les ai petits meurtriers; avec cela la lounisane royale savait prendre des airs de candeur sa serait trompé le plus soupçonneux. Rien n était plus mobile et plus perfide (|ue U physionomie de cette femme aux lè- vres pâles, tantôt Hermione et tantôt.' Galatee, au sourire parfois agaçant et parfois terrible, au regard par momens caressant et prometteur, l'instant d'après flamboyant et courroucé. Elle avait une si lente façon de relever ses pau- pières, qu'on ne savait jamais si elles se relevaient sur la langueur ou sur la menace Hautaine et impérieu.-'c. elle subjuguait François 1" en l'enivrant; flère et jalouse, elle avait exigé de lui qu il reueuiandât à la comtesse de Cha- teaubriand les bijoux qu il lui avait donnés, et la belle et mélancolique comtes--^e avait du moins, en les renvoyant en lingots, protesté contre cette profanation. Enfin, souple et di.sslmuiée, elle avait plus dune fois fermé les yeux lors- que, dans son caprice, le roi avait paru distinguer quelque jeune et charmante fille de la cour, qu'en effet il abandon- nait bientôt pour revenir à sa belle et puissante enchante- resse.

J'avais hâte de vous voir, Benvenuto, car voila deux mois tout à l'heure, je pense, que vous êtes arrivé dans notre royaume, et les tristes soucis des affaires m'ont pré- cisément depuis ce temps empêché de songer aux nobles soins de 1 art. Prenez-vous en à mon frère et cot:sin l'em- pereur, qui ne me elonne pas un moment de repos.

Je lui écrirai si vous voulez, sire, et je le prierai de vous laisser être grand ami des arts, puisque vous lui avez prouvé déjà que vous êtes grand capitaine.

Connaissez-vous donc CÎiades-Quint ? demanda le roi de Nava<rre.

J'ai eu l'honneur, sire, de présenter il y a quatre ans, à Rome, un missel de ma façon à Sa Majesté sacrée, et de lui faire un discours dont elle a paru fort touchée.

Et que vous a dit Sa Majesté sacrée ?

Qu'elle me connaissait déjà, ayant vu de moi, trois ans auparavant, sur la chappe du pape, un bouton d'orfè- vrerie qui me faisait lionneur.

Oh ! mais, je vois -iue vous êtes gâté à l'endroit des complimens royaux, dit François 1".

Il est vrai, sire, que j ai eu ie bonheur de satisfaire un assez grand nombre de cardinaux, de grands-ducs, de princes et de rois.

Montrez-moi d.onc vos beaux ouvrages, que je voie si je ne serai pas un juge plus difficile que les autres.

Sire, j'ai eu.bieir peu de temps ; voici pourtant un vase et un bassin d'arjent que j'ai commencés, et qui ne sent peut-être pas trop indignes de l'attention de Votre Majesté.

Le roi, pendant près de cinq minutes, examina sans dire un mot. 11 semblait que 1 œuvre lui fit oublier l'ouvrier; puis enfin, comme les daines s'approchaient curieusement: « Voyez, mesdames, s'écria François P"'", quelle merveille l Une forme de vase si nouvelle et si hardie ! que de finesse et de modelé, mon Dieu ! dans ces bas-reliefs et ces rondes- bosses ! J'admire surtout la beauté de ces lignes; et voyez comme les attitudes des figures sont variées et vraies. Tenez, celle-ci qui élève le bras au-dessus de sa tête : ce geste fugitif est si naïvement saisi qu'on s'étonne qu'elle ne continue pas le mouvement. En vérité, je crois que jamais les anciens n'ont rien fait d'aussi beau Je me souvieus des meilleurs ouvrages de l'antiquité et de ceux des plus ha- biles artistes de l'Italie ; mais rien ne m'a tait plus d'im- pression que ceci. Oli ! regardez donc, madame de N.avarre. ce joli enfant perdu dans les fleurs et son petit pied qui s'agite en l'air ; comme tout cela est vivant, gracieux et joli ! »

Mon grand roi, s'écria Benvenuto, les autres me com- plimentaient, mais vous me comprenez, vous !

Autre chose.' dit le roi avec un.^ sorte d'avidité.

Voici une médaille représentant Léda et son cygne, faite pour le cardinal Gal'iel Cesaiini; voici un cachet j'ai gravé en creux, représentant saint Jean et saint A.m- hroise : un reliquaire émaillé par mol..

Quoiv vous frappez les médailles? dit madame d'Etam- pes.

Comme Cavadone oe Milan, madame

Vous émaillez l'or ? dit Marguerite.

Comme Amerigo de Florence.

Vous gravez les cachets'? dit Catherine.

Comme Lantizeo de Pérouse, Croyez;Vou3 donc, ma- dame, que mon lalent se borne aux fins joyau.x d'or et aux grandes pièces d'argent? Je sais faire un peu de tout, grâce à Dieu! Je suis ingénieur militaire passable, et j'ai empêché deux fois qu'on ne prit Rome. Je tourne assez bien un sonnet, et Votre Majesté n'a qu'à me commander un poème, pourvu qu'il soit à sa louange, et je m'engage à l'exécuter ni plus ni moins que si Je m'appelais Clément Marot. Quant à la musique, que mon père m'enseignait à coups>.de bâton, la méfho.le m'a profité, et je joue de la flûte et du cornet avec asseï de talent pour nue Clément VII m'ait engagé à vingt-quatre ans au nombre de ocs musi- ciens. J'ai trouvé de plus un secret pour faire tVexcellenta

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ALEXANDRE DVMMS ILLUSTRE

poudre, et je puis labritiuer aussi des cscopettes admirables et des iDstrumens de cliivurgie. Si Votre Majesté a la guerre et «luelle veuille lu'employer comme homme d'ar- mes, elle verra que je ne suis pas maladroit, et que je sais aussi liien manier une arquebuse que pointer une coule- vrlne Comme chasseur, j aj tué jusqu'à vingt-cinq paons dans un jour, et cimme artilleur. J'ai débarrassé l'empereur du prince d'Orange, et Votre Majesté du connéuible de Bourbon, les traîtres n'ayant pas, à ce qu il parait, de bonheur avec moi

Ati ci : de quoi êtes-vous le plu? fier, interrompit le jeune dauphin, est-ce d'avoir tué le connétable ou d'avoir abattu les vingt-cinq paons?

Je ne suis fler ni de l'un ni de l'autre, monseigneur. L'adresse comme tous les antres dons Tient de Dieu, et j'ai usé de mon adresse

Mois j'ignorais vraiment que vous m'eu,s«iez déjà rendu Tin service pareil, dit le roi, service que d ailleurs ma sœur Marguerite aura de la peine A vous iiardonner. Ah ! c'est vous qui avez tué le connétable de -Bourbon? Et comment cela s est-il passé?

Mon Dieu ! de la façon la plus simple. L'armée du connétable était arrivée à l'improviste devant Kome et donnai; l'assaut aux remparts. J'allai, avec quelques amis, pour voir. En sortant de chez moi. j'avais machinalement pris mon arquebuse sur mon épaule. En arrivant sur le mur, je vis qu'il n'y avait rien ù faire. Il ne faut pourtant pas. dis-je. que je sois venu pour si peu. Alors, dirigeant mon arquebiise vers l'endroit je voyais un groupe de com- l.atiaiis plus nombreux "t plus serrés, je visai précisément celui que je voyais dépasser les autres de la tête. Il tomba, et tout ù. coup un grand tumulte se fit, causé par ce coup que j'avais tiré. J'avais tué, en effet, Bourbon. C'était, comme on a su depuis, celui qui était plus élevé que les autres

Pendant rjue Benvenuto faisait ce récit avec une parfaite insouciance, le ccTcle des dames et des seigneurs s'était un peu élargi autour de lui, et tous considéraient avec res- pect et presque avec effroi le héros sans le savoir. Fran- çois I" seul était rfsté aux côtés de Cellini.

Ainsi, mon très cher. lui dit-Il. je vois qu'avant de me consacrer voti-e génie vous m'avez prêté votre bravoure.

Sire, reprit gaiment Benvenuto, je crois, tenez, que je suis votre serviteur. Une aventure de ma première en- fance me l'a toujours fait penser. Vous avez poiu' armes une salamandre, n'est-ce pas?

Oui. avec cette devise : Nutrtsco et extlngtto.

Eh bien : j'avais cinq ans environ, j'étais avec mon père d:ins une petite salle l'on avait coulé la lessive et flambait encore un bon feu de jeune chêne. Il faisait grand froid. En regardant par hasard dans le feu. j'aper- çus au milieu des flammes un petit animal semblable à un lézard, qui se récréait dans l'endroit le plus ardent Je le montrai a mon pérc, et mon père (pardonnez-moi ce détail familier d'un usage un peu brutal de mon p.iys), m'appli- quant un violent soufflet, me dit avec douceur : « Je ne te frappe pas parce que tu as mal fait, cher enfant, mais afin que tu te rappelles ijue ce petit lézard que tu as vu dans le feu est une salamandre. Aucune personne connue n'a vu cet animal avant toi. ■■ N'est-ce pas là, sire, un aver- tissement du ■sort? n y a, je crois, des prédestinations, et j'allais à vingt' ans partir pour l'Angleterre quand le cise- leur Pierre Toreggiano. qui voulait m'y emmener avec lui, me raconta comment, enfant, dans une querelle d'atelier, il avait un jour fi'appé au vi.sage notre Michel-.Vnge. Oh : tout :t été rlit; pour un titre de prince je ne serais pas parti avec un homme qui avait porté la main sur mon grand sculp- teur .Je restai on Italie, et de ntalie, au lieu d'aller en Angleterre, je vins en France.

La France, flire d'avoir été choisie par vous. Benve- nuto. fera en soit« que vous ne regrettiez pas votre pa- trie.

Oh : ma patrie fi moi. c'est l'art ; mon prince, c'est celui qui me fait ci-eler la plus riche coupe.

Et avez-vous actuellement en tête quelque belle ccm- posltlon. Cellini?

Oh ! oui, sirs, un Christ. Non pas un Christ sur la croix, mais un Christ dans sa glrilre et dans sa lumifire. et j'imiterai autant que possible cette beavité inllnie sous la- quelle Il s'est fait voir a moi

Quoi : dit Marguerite la sceptique en riant, outre tous les Tois de la terre, avez vous vu aussi le roi de.s cteuxî

Oui. madame, répondit Benvenuto avec une simplicité d'enfant

Oh ; ra( ontez-nous donc encore cela, dit la reine de Nannrre.

Volontiers, madame, répondit Benvenuto Cellini avec une conflîtnce qui indiquait qu'il ne péiisnit même pas que l'on put mettre tu doute autune partie ac son r.?rii -

J avais vu i|iip|i|ue 'emps auparavant. continuaTîenve- iluto, j'avais vu Satan et toutes les légions du Diable, .piun prêtre nécromant de mes amis avait évoqués devant mol

au Colysée, et dont nous eûmes %Taiinent beaucoup de peine à nous défaire ; mais le terrible souvenir de ces infernales^ visions fut bien û tout jamais effacé de mon esprit quand à mon ardente prière m apparut, pour me réconforter dans les misères de ma prison, le divin Sauveur des hommes, au milieu du soleil, et tout couronné de ses rayons.

Et vous êtes véritablement sûr, demanda la reine de Navarre, sûr sans aucun mélange de doute, que le Christ vous soit apparu ?

Je n'en doute pas, madame.

Allons. Benvenuto, faites-nous donc un Christ pour notre chapelle, reprit Irançois I" avec sa bonne humeur habituelle.

Sire, si Votre Slajesté a cette bonté, elle me comman- dera quelque autre chose, et j'ajournerai encore cet ou- \Tage.

Et pourquoi cela ?

Parce que j'ai promis h Dieu de ne le faire pour au- cun autre souverain que pour lui.

A la bonne heure ! Eh bien ! Benvenuto, j'ai besoin de douze candélabres pour ma table

Oh : cela c'est autre ciiose, et sur ce point vous serez obéi. sire.

Je veux que ces candélabres soient douze statues d'ar- gent.

Sire, ce sera magnitl'pie.

Ces statues représenteront six dieux et six déesses, et seront exactement à ma taille.

.\ votre taille, ei: effet, sire

Jlais c'est tout un poëme que vous commandez là, dit la duchesse d'Etampes, urc merveille tout à fait étonnante ; n'est-ce pas, monsieur Benvenuto?

Je ne m'étoime jamais, madame.

Je m'étonnerais, moi. reprit la duchesse piquée, que d'autres sculpteurs que les sculpteurs de l'antiquité vinssent à bout dune pareille œuvre

J esrièie pourtant l'anhever aussi bien que les anciens l'eussent pu faire, répondit Benvenuto avec sang-froid

Oh ! ne vous vantez-vous pas un peu, maître Benve- nuto ?

Je ne me vante jamais, madame.

Disant cela avec calm-î. Cellini regard.ilt madame il'Etampes. et la flére duchesse baissa malgré «lie les yeux sous ce regard ferme, conpant. et nui n'était pas même courroucé. Anne conçut un sourd res.sentiment contre Cel- lini de cette supériorité nu'elle subissait en y rési.stanf et sans s.ivoir de quoi elle se composait. Elle -ivalt cru jus- qu'alors que 'la beauté était la première puissance de ce monde : elle avait oublié le génie.

Quels trésors, dit-elle avec amertume, suffiraient d(.nc :\ payer un talent comme le vôtre?

Ce ne seront certes pas les miens, reprit Trançois I«r, e' à ce propos, Benvenuto, je me rappelle que vous n'avez louché encore que cinq cents écus d'or de bienvenue. Se- re'/.-vous *ntisfait des appointements que je donnais à mon peintre Léonard de 'Mnci, c'est-à-dire de sept cents écus d'cr par an? Je vous paierai en outre tous les ouvrages que vous forez potir moi.

Sire, ces offres sont dignes d'un .^rol tel que Fran- çois I", et. j'ose le dire, d'un artiste tel que Cellini J'aurai pourtant la hardiesse d'adresser encore une demande à Votre Majesté.

Elle vous est d'avance octrojéc. Benvenuto.

Sire, je suis mal et à l'étroit dans cet hôtel pour tra- vailler, l'n de mes élèves a trouvé un emtilaicment mieux disposé que celui-ci pour les grands ounages que mon roi pourra me commander. Cette propriété appartient à Votre Jlajesté C'est le Orand-Neslc. Elle est à la disposition du prévôt de Paris, mais 11 ne l'bahlte pas; il occupe seulement le Petit-Nesle. que Je lui laisserais volontiers.

Eh bien ! soit. Benveniito. dit François I", Installez- vous au Grand-Nesie, et je n'aurai que la Seine à traverser pour alUr causer avec vous et admirer vos chefs-d'œuvre. /

Comment, sire. Interrompit madame d'Etampes, mais vous privez sans motif d'un bien qui lui appartient un homme à moi, un gentilhomme :

Benvenuto la regarda, et pour la seconde fols Anne baissa les yeux sous ce singulier coup d'œil .fixe et péné- trant, l'ellinl reprit avec la même iKiive bonne fol qa en parlant de ses apparitions:

Mais je suis noble aussi, mol, madame: ma famille descend d'un galant homme, premier capitaine de Jules César, nommé Florino, qui. était do Cclllno, près Montefias- oone. et qui a donné son nom à Florence, tandis que votre prévôt et ses aicux n'ont, si j'ai bonne mémoire, eniore donné leur nom à rien Cependant, continua Benvenuto en se retouruBnt vers François I" et en changeant i. la fols de regard et d'accent. îieutéti-e me si.is-je montré bien hardi, peut-être exciteral-je contre moi des haines puissantes, et qui. malgré la protection de Votre Jlajesté. pourraient ra'aecabler à la fln. Le prévôt de Paris a dit-on, une es- pèce d'armée à ses ordi'és.

ASCAMO

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On m'a raconté, Interrompit le roi. qu'un joui-, .. Rome, tin certain Cellini. orfèvre, avait gardé lame de paiement. uu vase d'argent que lui avait commandé monseigneur Far- nèse, alors cardinal et aujourd'hui pape.

C'est vrai, sire

On ajoutait que toute la maison du cardinal s'en vint l'épée au poing assiéger la boutique de l'orfèvre pour emporter le vase de vive lorce.

C'est encore viai.

■*- Mais ce Cellini, en embuscade derrière sa P'Tte. et l'escopette au poing, s'était défendu vaillamment, avait mis les sens de monseigneur en fuite, et avait été payé le len- demain par le cardinal. 1 —Tout cela, sire, c'est 1 exacte vérité.

EU bien: n'êtes-vous i as ce Cellini?

J, Oui. sire, que \otre Majesté me conserve seulement

f ses bonnes grâces, et rien n'est capable de ra'épcuvanter.

Allez donc ilroit devant vous, lit ie roi en souriant dans sa barbe, allez donc, puisque vous êtes gentilhomme.

Mailame d Ktampes" se tut, mais elle jura de ce moment à Cellini une haine mortoUe, une liaine de femme offensée.

Sire, une dernière faveur, dit encore Cellini. .Je ne puis vous présenter tous mes ouvriers : ils sont dix. tant Francate qu'Allemands, tous brave.s et habiles compa- gnons; mais voici mes deux élèves que j'ai amenés d'Italie avec moi. Pagolo et Ascanio Av.tnce^ donc. Pagolo. et rele- vez uii^peu la tête et le refard, non pas impudemment, mais en honnête homme, qui n'a ù mugir d'aucune action mau- Taiae. Celui-ci manque iieut-ètre d invention, sire, et un peu aussi d ardeur, mais c est un exact et consciencieux artiste. qui travaille lentement. jna,is bien, qui conçoit parfaitement mes idées et les exécu;e fidèlement Voici maintenant .\s- canio. mon noble et gracieux élève, et mon eiifant bien- aimé. Celui-là n'a pas sans doute la vigueur de création qui fera se heurter et ;e déchirer dans un bas relief les bataillons de deux armées ou s'attacher puissamment aux bords d'un vase les griffes d'un lion ou les dents d'un tigre. Il n a pas non plus la f::ntaisie originale qui invente les monstrueuses chimères et les dragons impossibles : non, mais son âme. qui ressemble à son corps, a l'instinct d un Idéal, pour ainsi parler, divin. Demandez-lui de vous poser un ange ou de vous grouper des nymphes et nul n'atteindra à sa poésie exquise et à sa grftce choisie. Avec Pagolo j'ai quatre bras avec A.scauio j'ai deux âmes ; et puis il m'aime, et je suis bien heureux d'avoir auprès de moi un cœ-ar pur et dévoué comme le sien.

Pendant que son maître parlait ainsi. Ascanio se tenait debout près de lui. modestement mais sans embarras, dans une attitude pleirio d élégance, et madame d'Etàmpes .ne pouvait détacher ses regards du jeune et charmant Italien aux yeux et aux cheveux noirs, et qui semblait une copie vlvanie de l'AppnlIino.

SI Ascanio. dit-elle, s'entend si bien aux choses gra- cieuses et qu il veuille passer .-i mon hôtel d'Etàmpes un matin, ie lui fimrnirai des pierreries et de 1 or dont il pourra me faire épanouir quelque fleur merveilleuse.

Ascanio s'inclina avec un dr.ux reg.-ird de remerciment.

Et mol. dit le roi, je lui assigne, ainsi qu'a Pagolo, cent écus d'or par an.

.Tp me charge de leur fcire bien gagner cet argent, sire, dit Benvenuto

Mais quelle est donc cette hello enfant aux longs cils qui se cache dans ce coin ? dit François î" en apercevant Shozzone pour la première fois

Oh : ne faites pas attention, sire, répondit Denvenuto en fronçant le sourcil : c'est la seule des belles choses de cet atelier que je n'aime pas qu'on remarque.

Ah: vons êtes jaloux, mons Benvenuto''

Mon Dieu ; sire, je n aime pas que l'on touche A mon Wen ; soit dit sans comparaison, c'est comme si quelqu'un s'avisait de pen.ser à madame d'Etàmpes: vous seriez fu- rieux, sire Srozzone.. c'est ma duchesse, à moi.

Xa duchesse, qui comtemplait Ascanio. interrompue ainsi brusquement se mordit les lèvres. Beaucoup de courtisans ne purent s'empfcher de sourire, et toutes les dames chu- chotèrent. Quant au roi, H rit franchement.

Allons, allons, foi de gentilhomme : votre jalousie est dans son droit, Renvenufo. et d'artiste .'i roi on se com- prend — .Adieu, mon ami ; je vous recommande mes sta- tues Vous commencerez par Jupiter, naturellement, et quand vous aurez achevé le modèle, vojis me le montre- rez. Adieu : bonne chance ! à l'hritel de Nesle !

Que J'aille le montrr-r. c'est bientôt dit, sire ; mais comment entrerai-je au Louvre?

Votre .nom sera donné ara' portes avec l'ordre de vous Introduire jusqu'à mol.

Cellini s'Inclina, et sunM de Pagolo et d'Ascanio. acco/n- pagna le roi et la cour jtisqu'à la porte de la rue. Arrivé la, il s'agenouilla et baisa Ta main de François I". / Sire, dit-il d un ton jiénéfré. vous m'avez déjà, nar l'en- tremise de monseigneur .le Montluc, sauvé de la captivité et peut-être de la mort ; vous m'avez comblé de richesses, vous

avez honoré mon pauvre atelier de votre présence mais ce qui passe tout cela, sire, ce qui fait que je ne sais com- ment vous remercier, c'est que vous allez si magnifiquement au-devant de tous mes rèvei. Nous ne travaillons d'ordinaire que pour une race d'élite dis.sémiuée \ travers les siècles mais moi j'aurai eu le bonheur de trouver vivant uir jugé toujours présent, toujours éclairé. Je n'ai été jusqu a présent que 1 ouvrier de l'avenir, laissez-moi me dire désormais l'or- fèvre de Votre Majesté.

.Mon ouvrier, mon orfèvre, mon artiste et mon ami, Benvenuto, si ce titre ne vous parait pas pliji à dédaigner que les autres. Adieu, ou plutôt au revoir

II va sans dire que tous les princes et seigneurs, à l'ex- ception de madame d'Etàmpes, imitèrent le roi et comblè- rent Cellini d'amitiés et d'éloges.

Quand tous furent partis, et que Benvenuto resta seul dans la cour avec ses deux élèves, ceux-ci le remercièrent, Ascanio avec effusion, Pagolo presque avec contrainte.

Ne me remerciez pas, œes enfans. cela n en vaut pas la peine. Mais tenez, si vous croyez véritablement m avoir quelque obligation, je veux, puisque ce sujet de cfnversa- tiou s'est présente aujourd'hui, vous demander un service; c'est pour quelque chose qui tient au cœur de mon cceur. Vous avez entendu ce que j'ai dit au roi â propos de Ca- therine: ce que j'ai dit répond au plu5 intime de mon être. cette enfant est nécessaire ù ma vie, mes amis, à ma vie d artiste, puisqu'elle se prête si g.iiment. vous le savez à- me servir de modèle: à ma Vie d homme parce que Je crois qu'elle m'aime. Eh bien : je vous en prie, bien qu'elle soit belle et que vous soyez jeunes comme elle est jeune ne portez tas vos pensées sur Catherine : il v a bien assez d'autres jolies filles au c cnde Ne déchirez pas mon cœur, n'injurie-, pas mon amitié en ietani sur ma Scozzone uii regard trop hardi, et même surveillez-la en mon absence et eonseillez-Ia comme des frères. Je vous eu conjure, car je me connais, je me sens, et je jure Dieu que si je m aper- cevais de quelque mal. je la tuerais, elle et son complice.

Mairre. dit .\scanii. je vous respecte comme mon maître et je vous aime comme mon père, soyez tranquille. '

Bon Jésus : s écria P.-igolo en joignant les mains quft Dieu me garde de penser à une pareille infamie I Ne sais-je pas bien que je vous dois tout, et ne serait-ce pas un crime abominable que d'abiLser de la sainte connance que vous me témoignez en reconnaissant vos bienfaits par une si lâche perfidie ;

Merci mes amis, dit Benvenuto en leur serrant les mains: merci mille fois. suis content et j'ai foi en vous Maintenant. Pagolo. remets-toi ;Y ton ouvrage, attendu que j'ai prnmis pour demain à M, de Villeroi le cachet auquel tu travailles : tandis qu'Ascanio et moi nous allons visiter la propriété dont nctre gncieux roi vient de nous gratifier, et dont dimanche prochain, pour nous rel),^ser. nous en- trerons de gré ou de force en possession.

Puis se retournant vers Ascanio :

Allons. Ascanio. lui dit-il, allons voir si ce fameux séjour de Nesle. qui t'a paru si convenable -i l'extérieur, est digne j llnférieur de sa réputation

Et avant qu'Ascanio ofii eu le temps de faire la moindre observation. Benvenuto jeta un dernier coup d'oeil sur l'ate- lier pour voir si chaque travailleur était à sa place, donna un petit soufflet sur In joue ronde et rose de Scozzone. et passant son bras sous celui de son élève, il l'entraîna vers la porte et sortit avec lui.

VI

A QUOI .SERVKXT LES Dl'ÈGXES

A peine avaient-ils fait dix pas dans la rue. ipills ren- contrèrent un homme rie clnqu:ir.te ans à peu près, assez exigu de taille, mats dut:» physionomie mobile et fine.

J'allais chez vous. Benvenulo. dit le nouvel arrivant, qu'Ascanio salua avec un resi.e't mêlé de vénération, et auquel Benvenuto serra ccrdialement la main.

Etait-ce pour affaire d'importance, mon cher Fran- cesco? dit l'orfèvre: alors je retourne avec vous; ou bien était-ce purement et simplement pour me voir? alors venez avec mol

C'était pour vous donner un avis. Benvenuto.

J'écoute. Un avis est toujours bon à recevoir lorsqu'il vient de la part d'un ami.

Mais C€^Il que j'ai à vous donner -ne peut être donné qu'à vous seul.

Ce jeune homme est un autre moi-même. Prancesco ; parlez .

Je 1 eusse déi.a fait si j'avais cru devoir le faire, ré- pondit l'ami de Benvenuto.

20

ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE

Pardon, maître, dit Ajcanio en s'tl'jlgnant ivec dis- crétion.

Eli bien! va donc i-eul je comptais aller avec toi, mon cher enfant, dit Benvenuto ; aussi bien tu sais que ce que tu as vu. Je 1 ai vu. Examine tout dans les plus grands détails; vois si latilier aura un bon jour, .^i la cour sera commode pour une lonte. s'il y aura moyen de séparer notre laboratoire de celui des autres apprentis. '-\ou- lilie pas le jeu de paume.

Et Benvenuto passa son bras sous celui de létranger, fit un signe de la main à Ascmlo, et reprit le chemin de l'ate- lier, laissant le jeune homme debout ei immobile ati milieu de la rue Salnt-^!artin.

En effet, il y avait dans la commission dont son maître venait de le charger plus qu il n en fallait pour jeter un grand trouble dan.s lesprit d Ascaiiio Ce trouble n avait pas été médiocre, même quand Benvenuto lui avait pro- posé de faire la visite à eux deux. Quon juge donc de ce qu'il devint lorsqu il se vit appelé à faire cette visite tout seul.

Ainsi, lui qui avait pendant deux dimanches, vu Colombe sans oser la suivre, et qu., le troisième, lavait suivie sans oser lui parler, il allait se présenter chez elle, et iiourquol ? pour visiter IhOtel de Xesle, que Benvenuto comptait, le dimanche suivant, par forme de récréation, enlever de gré ou de force au père de Colombe.

La position était fausse pour tout le monde : elle était terrible pour un amoureux.

Heureusement qu il y av.dt loin de la rue Saint-Martin ù l'hôtel de Nesle. S'il n'y avait eu que deux pas. Ascanio ne les eût pas faits ; il y avait une demi-lieue, il se mit en route.

Rien ne familiarise avec le danger comme le temps ou la distance qui nous en sépare. Pour toutes les âmes for- tes ou pour toutes les organisations heureuses, la réflexion est un puissant auxiliaire. C'était à cette dernière classe qu'appartenait Ascanio. Il n'était pas encore d'habitude à cette époque de faire le dégoûté de la vie avant que d'y .être entré. Toutes les sensations étaient franches et se tra- duisaient franchement, la joie ptir le rire, la doufcur par les larmes. La manière était chose peu près inconnue dans la vie comme dans l'art, et un jeune et joli garçon de vingt ans n était pas le moins du monde humilié à cette époque d'avouer qu il était heureux

Or, dans ce vroithle d'Ascanio, il y avait un certain bonheur. Il n avait compté revoir Colombe que le diman- che suivant, et il allait la revoir le jour même. C'étaient six jours de gagnés, et six jours d'attente, on le sait, sont six siècles au compte des amoureux.

Aussi, à mesure qu'il approchait, la chose paraissait plus simple à ses yeux : c'était lui, il est vrai, qui avait donné le conseil â Benvenuto de demander au roi le séjour de Ne.'le pour en faire son atelier, mais Colombe pouvait- elle lui en vouloir d'avoir cherché à se rapprocher delle' C*ite impatronisation de l'orfèvre florentin dans le vieux palais d'.\inaury ne pouvait se faire, il est vrai, qu au dé- triment du père de Colombe, qui le regardait comme à lui. mais ce dommage était-II réel, puisque messire Robert d'ï:stourville ne Ihabitait pas? D'ailleurs, Benvenuto avait mille moyens de payer ;oii loyer : une coupe donnée au prévôt, un collier donné à sa fille (et Ascanio se chargeait de faire le collier) pouvaient et devaient, dans cette époque d'art, aplanir bien des choses. .Ascanio avait vu des grands- ducs, des rois et des papes, près de vendre leur couronne, leur sceptre ou leur tiare, pour acheter un de ces mer- veilleux bijoux qui sortaient des mains de son maître C'était donc, au bout du rrinpte, messire Robert qui, en sup- posant que les choses s arrnngeaseent ainsi, serait encore redevable A maître Benvenuto, —car maître Benvenuto était si généreux que si messire d'Estourville faisait les choses galamment, Ascanio en était certain, maître Benvenuto fe- rait les choses ro\alemei\t.

Arrivé au bout de la rue Salnt-iîartln, .Ascanio se regar- dait donc comme un messager de paix élu par le Seigneur pour maintenir 1 harmonie entre deux puissances.

Cependant, malgré cette conviction Ascanio. qui n'était lias fâché, les amoureux sont des êtres bien étranges, d'allonger sa route d'une dizaine de minutes, au lieu de traverser la Seine en bateau, remonta le long du quai, et I ns'a la rivière au pont aux Moulins Peut-être aussi avait- il pris ce chemin parce que c'était celui qu'il avait fait la veille en suivant Colombe.

Quelle que soit, au reste, la cause qui lui avait fait pren- dre ce détour, il n'en était pas moins, au bout «le vingt minutes A i eu prés, en face de lliôtel de Xesle.

Mais arrivé là, et lorsqu'il vît la petite porte ogive qu'il lui fallait traverser, lorsqu'il aperçut le charmant petit pa- lais gothique qui élançait ses hardis clochetons an-dessus du mur, lorsqu'il pensa que derrière ces jalousies à moitié fermées .^ cause de la chaleur était sa belle Colombe, tout cet échafaudage île riches rêveries bftti dans ce chemin

s'évanouit comme ces édiiices que l'on voit dans les nuages et que le veut renverse d un coup d'aile : il se retrouva face à face avec la réalité, et la léalité ne lui parut pas des plus rassurantes.

Cependant, après une pause de quelques minutes, pause d autant plus étrange que par le grand soleil qu'il faisait il était absolument seul sur 1? quai, A.scanio comprit qu'il fal- lait prendre un parti quelconque. Or, il n'y avait d'autre parti à prendre tjue dentier à l'hôtel. 11 s avança donc jusque sur le seuil ei souleva le marleau. Mais Dieu sait quand il l'eut laissé retomber, .-i a ce moment même et par hasard la porte ne se fût ouverte, et s'il ne se fût trouvé lace â face avec une espèce ie maître Jacques d une trentaine d'années, moitié valet, moitié paysan. C'était le jardinier de messiie d'Estourville.

Ascanio et le jardinier reculèrent chacun de son côté.

Que voulez-vous'? dit le jardinier, que demandez-vous? Ascanio forcé daller en avant, rappela tout son courage

et répondit bravement :

Je l'emande a visiter l'hôtel.

Comment, visiter l'hôtel' s'écria le jardinier stupéfait, et au nom de qui?

Au nom du roi ! répoi\dit Ascanio.

Au nom du roi ! s'écria le jardinier. Jésus Dieu 1 est-ce que le roi voudrai' nous le reprendre?

Au nom du roi ! répondit .\scanlo.

Mais qu est-ce que cela signifie?

Vous comprenez, mon ami, dit Ascanio, avec in aplomb dont il se sut gré à lui-même, que je n'ai pas de compte à vous rendre?

C'est juste. A qui voulez-vous parler?

Mais, monsieur le prévôt y est-il? demanda Ascanio, qui savait parfaitement que le prévôt n'y était point.

Non, monsieur : il est au CliSlelet.

Eh bien : en son absence, qui est-ce qui le remplace?

Il y a sa fille, ma.1euioiselIe Colombe Ascanio se sentit rougir jusqu'aux oreilles

Et puis, continua le jardinier, il y a encore dame Per- rine. Monsieur ^ eut-il parler à dame Perrine ou à made- moiselle Colombe ?

Cette demande était bien simple, et cependant elle pro- duisit un teiTible combat dans l'âme d'Ascanio. 11 ou\Tit la bouche pour dire que cctait mademoiselle Colombe qu il voulait voir, et cependauT, comme si des paroles aussi hasar- deuses se refusaient ;i sortir de ses lèvres, ce lut dame Perrine qu'il demanda.

Le jardinier, qui ne se doutait pas que sa question, qu'il regardait comme fort simple, eût causé un si gi-and re- mue-ménage, inclina la tête en signe d'obéissance et s'avança â travers la cour du côté de la porte intérieure du Petit-Xesle. Ascanio le suivit.

11 lui fallut traverser une seconde cour, puis une deuxième porte, puis un petit parlerrc, puis les marches d'un peiTon, puis une longue galerie. Après quoi le jardinier ouvrit une porte et dit :

D.ime Perrine, c'est un jeune homme qui demande i visiter 1 hôtel au i om du roi.

Et se dérangeant alors, il fit place à Ascanio, qui lui succéda sur le seuil de la porte.

.Ascanio s'appuya au mur, un nuage venait de lui passer sur les yeux : une chose bien simple et que cependant il n'avait pas prévue était irrivée : dame Perrine était avec Colombe, et il se trouvait en face de toutes deux.

Dame Perrine était au rouet et filait. Colombe était à son métier et faisait de la tapisserie.

Toutes deux levèrent la tête en même temps et regardè- rent du côté de la porte.

Colombe reconnut à l'instant même Ascanio. Elle l'atten- dnit, quoique sa raison lui eût dit qu'il ne de\ait iias revenir. Quant à lui, lorsqu'il vit les yeux de la jeune flilc se lever sur lui. quoique le regard qui sortait de ces yeux fût d'uue douceur infinie, il crut qu'il allait mourir.

C'est qu'il avait prévu mille difficultés, c'est eu il avait rêvé mille obstaob'S avant d'arri.er à sa bien-almée : ces obstacles devaient 1 exalter, ces difficultés devaient l'afler- mir, et voilà qu'au contraire tentes choses avaient été bon- nement et simplement, comme si du premier coup Dieu, touché de la pureté de leur amour, l'avait encouragé et béni : voilà qu'il se trouviit en face d'elle au monieni il s'y attendait le mollis, si fien que de tout ce beau discours qu'il avait préparé, et ilout l'ardente éloquence devait l'étonner et l'attendrir, il ne trouvait pas une phrtise, pas un mot, pas une syllabe.

Colombe, de son côté, demeurait immobile et muette Ces deux jeunes et pures existences qui, comme niariées d'avance dans le ciel, sentaient déjà qu'elles s'apparte- naient, et qui, une fois rapprochées l'une de l'autre, de- vaient se confondre, et. comn>e celles de Salmacls çt d'Her- maphrodite, n'en plus former qu'une, tout effrayée.' à cette première rcnrontr:', fl'emb'Mient, hésitaient et restaient sans paroles l'une vis-à-vis de 1 autre.

ASCAMO

31

Ce (ut «lame l'eiriue <;iii i-e si)iilev,ii\t ;i demi sur sa chaise, tirant sa quenouille ite s.'Ui cor*;.;' e; s'aiipuv.-iiH sur la bobine de son rouet, rompit la première le slleme

yue nous dit-Il dinc. te butor de Uaimbault ? s'écria la digne duègne Avezvnus eiMendu. Colombe» Puis, comme Colombe ne répondait pa* ijue demandez-vous léans. mon Jeune maître? coilinna-telle en faisant quelques pas vers Asranio Mais. Dieu mt pardonne' s'écria telle toui-.\-coup eu reconnaissant celui a iiui elle avait affaire, c'est ce gentil cavalier qui. ces trois derniers dimanciies, ma si

pas vers Colombe, mais en ce moment dame Perrine se re- tourna et appela le jeune homme, qui [ut forcé de la suivre. A peine eut-il passé le seuil de \a porti' que Colombe aban- donna son aiguille, laissa tomber ses bras aux deux côtés de sa chaise en leuversa-it sa tête en arrière, poossa un long souf'ir. dans lequ.l se coral)inail par un de ces Inex- plicables mystères du cceur le regret de voir AS'^anlo s'éloi- gner avec un certain bien-Ctre de ne plus le sentir la

Quant au jeune homn'>». il était franchement Oc mau- vaise humeur : de mauvaise humeur contre Benvenuio. qui

.V\ec \scanio j'ai deux jm?

galamment offert de l'eau bénite ^ la porte de ré.glise ! Que Vous plaitil. mon bel ami ?

Je voudrais vi u.s parler, balbutia Ascanio.

A moi seule'; demanda en minaudant dame Perrine.

.\ vous... seule...

Et Ascanio, en répondant ainsi, se disait à lui-même qu'il était affreusement niais.

Alors, venez par Ici. jeune homme ; venez, dit dame Perrine eu ouvrant une porte latérale et en faisant signe â Ascanio de la suivre.

Ascanio la suivit, mais en la suivant, il Jeta sur Colombe un de ces longs regards dans lesquels les amoureux savent mettre tant de choses, et qui. si prolixes et si inintelligi- bles qu'Us soient -pour les indifféreus, finissent toujours par être compris par la personne à qui ils sont adressés. Sans doute Colombe ne perdit pas un mot de sa signillcation. car ses yeux, sans qu'elle sût comment, ayant rencoutré ceux du Jeune homme, elle routait prodigieusement, et comme elle se sentit rougir, elle baissa les yeux sur sa tapisserie et se mit à estropier une pauvre fleur qui n'en pouvait mais. Ascanio vit cette rougeur, et s'arrélant tout à coup, U fit un

lui avait donné une si singulière commission ; de mauvaise humeur contre lui-même, de n avoir pas mieux su en pro- fiter, et de mauvaise humeur surtout contre dame Terrine, qui avait eu le tort de le faire sortir juste au moment il lui semblait que les yeux de Colombe lui disaient de rester.

.\ussi loi'sque la duègne se trouvant tête-à-tête avec lui s'informa du but de sa visite, Ascanio lui répondit-il dune façon fort délibérée, déclflé qu'il étaii i se venger sur elle de sa propre maladresse.

Le but de ma visite, ma chère prier de me montrer l'hôtel de Isesle. l'autre.

Vous mon'rer l'hôtel A". Nesle ! et pourquoi donc faire voulez-vous le visiier?

Pour voir s'il est X notre convenance, si nous y se- rons bien, et si cela v.aut la peine que nous nous déran- gions pour venir l'habiter.

Comment, pour venir 1 habiter ! Vous l'avez donc loué à M. le prévôt •;

Non, mais Sa Majesté rous le donne

dame, est de vous et cel.i d'un bout à

i'écria dame Perrine ;

ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE

Sa Majesté vous le doiitie ! s'txclama dame l'errine de plus en iilus étonnée.

En tnule propriété, répondit Ascanio

A vnus?

Non, pas toat à (ait, ma bonne dame, mais à mon maître *

Et quel est votre maître, sana indtscrétion. jeune rinmme? quelque grand seigneur étranger sans doute?

Mieux que cela, dame Perrine. un grand artiste venu tout exprés de Florence pour servir Sa Majesté Très Clirétlenne.

Ali ! ah ! dit la bonne dame, qui ne comprenait pas très bien : et que fait-il votre maître

Ce qu'il fait ? il fait tout : des bagues pour mettre au doigt des jeunes fiiles : des aiguières pour placer sur la table des rois : des statues pour mt-ttre dans les temples des dieux ; puis, dans ses momens perdus, il assiège ou défend les villes, selon que c'est son caprice de faire tremljler un em- pereur ou de rassurer un pape.

Jésus-nieu ! s'écria dame Perrine ; et comment s'ap- pelle votre maître?

II s'appelle Benvenujo Cellini.

C'est drûlc. je ne connais pas ce nom-là. murmura la bonne dame : et qu'est-il de son état ?

II est orfèvre.

Dame Perrine regarda Ascanio avec de grands yeux éton- nés.

Orfèvre: murmura-t-elle. orfèvre! et vous croyez que messlre le prévôt cédera comme cela son palais â.. un... or- fèvre !

S'il ne le cède pas, nous le lui prendrons.

ne force?

Très bien.

Mais votre maître n'c?era pt^s tenir tête ù M. le prévôt, j'espère :

n a tenu tète à trois diics et à deux papes.

Jésus-Dieu: à deux papes! Ce n'est pas un hérëticiue, au moins?

11 est catholique comme vous et moi. dame Perrine ; rassurez-vous, et Satan n'est pas le moins du monde notre aillé : mais à défaut du diable, nous avons pour nous le roi.

AU : oui, mais M. le prévôt a mieux que cel.i encore, lui

Et qu'a-t-il donc?

11 a madame d'Etnmoes.

Alors, partie èyale. dit .\sranio

Et si messlre d'Estourville refuse?

Maître Benvennto prendra.

Et si messire Pobert s'enferme comme dans une cita- delle ?

Maître Ceilini en fera le siège.

Mestire le prévôt a Mngt-quaîre sergens d'armes, son-

seï-y.

Maître Heiivenuto Cellini a dix .apprentis : partie égale toujours, comme vous voyez, dame Perrine.

Mais. rer.sonnellement. messire d'Estourville est un rude joOteur ; au tournoi qui a eu lieu lors du mariage de François I", II a été un des tenans, et tous ceux qui ont osé se mesurer contre lui ont été portés à terre.

Eh bien ! dame Perrîjte, c'est justement l'homme que cherchait Benvenuto. leqii?l n'a j.aniais trouvé son n'aitre en fait d'armes, et qui, comme messire d'Estotirville. a porté tous .ses adversaires k terre, avec cette' différence cepen- dant que quinze jours après ceux qu'avait combattus votre prévôt étaient remis sur leurs jf-.mhes. gais et lien por- tnns. tandis que ceux viul ont eu affaire à mon maître ne s'en sont jamais relevés, et trois jotirs ajirès étaient coucliés, morts et enterrés

Tout cela flnir.i mal : tout cela finira mal : murmura dame Perrine. On dit ou 11 se passe de terribles choses, jeune homme, dans les villes prises d'assaut.

Rassurez-vous, dame Perrine. répondit Ascanio en riant, vous aurez aff.alre .'i des v:iinqueurs démens.

Ce que j'en dis. mo.i cher enfant, répondit dame Per- rine, qui n'était pas f.lchée peut-être de se ménager un appui parmi les assiégeans. c'est que j'ai pour qu'il n'y ait du sang répandu : car. quant à votre voisinage, vous com- [irenez bien qu'il ne peut nous être que très agrr-able. at- tendu que la .société manque un i^eu dans ce maudit désert messire d'Estourville nous a consignées sa fille et moi. comme deux paiivres rellRieuses, quoique ni elle ni mol n'ayons prononcé de voeux. Dieu merci ! Or, 11 n'est pas hou que I homme soit seul, dit l'Ecriture, et q.uaiid l'Ecri- ture dit riinmme. elle sous-entend la femme; n'est-ce pas votre avis, jenne homme?

Cela va sans dire.

Et nous sommes bien seules et par con.séqucnt bien tristes dans cet irrimense séjour

Mais n'y recevez-vous donc aucune visite? demanda Ascanio

Jésus-Dieu ! pires que des rel'gieuses, comme je vous le disais. Les religieuses, au moins, ont des parens, elles ont des amis qui viennent les voir à la grille. Elles ont le réfectoire, elles se réunissent, elles parlent, elles causent. Ce n'est ijas bien récréatif, je le sais ; mais encore, c'est quelque chose. Xous. nous n'avons que messire le prévôt, qui vient de temps en temps pour morigéner sa Mie de ce qu'elle devient trop belle, je crois ; car c'est son seul crime, pauvi'e enfant ! et pour me gronder, moi, de ce que je ne la surveille pas encc-re as.sez sévèrement. Dieu merci ! quand elle iic voit âme qui vive au mon.le, et quand, à part les paroles qu'elle m'adresse, elle n'ouvre la bouche que pour faire ses prières au bon Dieu, .\ussi, je vous en prie, jeune homme, ne dites à per.sonne que vous avez été reçu ici, que vous avez visité le Grand-Xesle avec moi, et qu'après avoir visité le Grand-Nesle, vous êtes venu causer un instant avec nous au Petit.

Comment, s'écria Ascanio, après avoir visité le Grand- Nesle, je vais donc revenir avec vous au Petit? Je vais donc... Ascanio s arrêta, voyant que sa joie allait trop loin.

Je ne crois pas qu'il .serait poli, jeune homme, après vous être présenté ainsi devant mademoiselle Colombe, qui, à tout prendre, en l'absence de si.m père, est la mat- tresse de la maison, et avoir demandé à me parler à mol seule, je ne crois pas qu'il serait poli, di.s-je. de quitter le sé,jour de Nesle sans lui dire un petit mot d'adieu. .\près cela, si la chose ne votis agrée pas. vous êtes libre, comme vous le comprenez bien, de sortir directement par le Grand- Nesle. qui a sa sortie.

Non pas, non pas! s écria .ascanio. Peste: dame Per- rine, je me vante d être au«si bien élevé que qui que ce soit au monde, et de savoir me conduire courtoisement A l'égard des dames. Seulement, dame Perrine. visitons le sé.iour en question sans perdre un seul instant, car je suis on ne peut plus pressé.

Et en effet, maintenant qu'Ascanio savait qu'il devait re- venir par le Petit-Nesle, il avait toute hâte d'en finir avec le Grand. Or. comme de son côté dame Perrine avait tou- jours une sourde crainte d'être surprise par le prévôt au moment elle y pensait le moins, elle ne voulut point mettre Ascanio en retard, et détachant un trousseau de clefs pendu derrière une porte, elle marcha devant lui.

Jetons donc avec .\scanio un regard sur l'hôtel de Nesie, vont se passer désormais les principales scènes de 1 his- toire que nous racontons.

L'hôtel, ou plutôt le séjour de Nesle, comme on l'appe- lait plus communément alors, occupait sur la rive gauche de la Seine, ainsi que .nos lecteurs le savent déjà, l'empla- cement oil Releva ensuite l'hôtel de Nevers. et l'on a bâti depuis la Monnaie et l'Institut. Il terminait Paris au sud-ouest, car au delà de ses murailles on ne voyait plus que le fos,sê de la ville et les verdoyantes pelou.ses du Pré- aux-Clercs. C'était .-Vmaury, .seigneur de Nesle en Picardie, qui l'avait fait construire vers la fin du huitième siècle. Philippe-le-Bt'I le lui acliet.i en 13ns. et en fit dès lors son château royal. En 15'20, la tour de Nesle. de sanglante et luxurieuse mémoire, en avait été séparée pour former le quai, le pont sur le fossé et la porte de Nesle. de sorte que la sombre tour était restée sur la rive du lleuve Isolée et morne comme une pécheresse qui fait pénitence.

Mais le séjour de Nesle était heureusement a.ssez vaste pour que cette suppression n'y parût pas. L'hôtel était grand comme un village: tine haute muraille, percée d'tin large porche ogive et d'une petite porte de .service, le dé- fendait du côté du quai. On entrait d'abord dans une vaste cour tout entourée de murs: cette seconde muraille qua- drangulalre avait une porte à gauche et une porte au tond. Si l'on entrait, comme A.scanio venait de le faire, par la porte à gauche, on trouvait un charmant petit édifice dans le style gothique du quatorzième siècle : c'était le Petit- Nesle. qui avait au midi son jardin séparé. Si l'on passait au contraire par la porte du fond, on voyait ;\ main droite le Grand-Nesle tout de pierres et flanqué de deux tourelles, avec ses toits aigus bordés de balustrades, sa façade an- guleuse, ses hautes fenêtres, ses vitres coloriées et ses vingt girouettes criant au vent : il y avait de quoi loger trois banquiers d'anjonrd'lnii.

Puis, si v<jus alliez toujours en avant, votis vous perdiez dans toutes .sortes de jardins, et vous trouviez dans les jardins un jeu de paume, un jeu de bague, une fonderie. . un arsenal ; après quoi venaient les basses-cours, les ber- geries, les étables et les écuries : II y avait d^quol loger trois fermiers de nos jours.

Le tout, il faut le dire, était fort négligé, et partant en très mauvais état. Raimbanlt et ses deux aides .sufflsai:t il peine pour entretenir le jardin du Petit-Nesle. oit Colombe cultivait des fleurs, et dame Perrine plantait des clmux. Mais le tout était vaste, bien écl.iiré. solidement bâti, et ;ivec quelque peu de soin et de dépense, on en pouvait faire le plus magnifique atelier qui fût au monde.

ASCANIO

23

Puis la chose eùt-elle êié infiuiment moins lonvenable. <]u'A!-canio n'eu eût pas moins été ravi, le iminipal pour lui étant surtout de se rapprocher de Colombe

Au reste, la visite fut cotu'ie : en un tour de main, l'agile jeune homme eut tout vu. tout parcouru, tout apprial6. Ce (jue voyant dame Perrine. qui avait l'ssaye vainement de le suivre, elle lui avait donné tout bonuenieut le trotis- seau de clefs, cjuâ la tin de son investigation il lui rendic fidèlement.

E! maintenant, dame Perrine, dit Ascanio, -me voici à vos ordres. •»

Eh bien l rentrons donc un instant au Petlt-Xesle, jeune homme, puisque vous pensez comme moi que la chose est convenable.

Comment donc ! ce serait de la plus grande impolitesse que d'agir autrement.

Mais, motus avec Colombe sur le sujet de votre visite.

Oh ! mon Dieu : de quoi vals-je lui parler alors ! s'écria Ascanio.

Vous voilà bien embarrassé, beau jouvenceau ! ne tn'avez-vovis pas dit que votis étiez orfèvre?

Sans doute.

Eh bien : parlez-lui bijoux ; c'est une conversation qui réjouit toujours le cœur de la plus sage. On est fille d'Eve ou on ne 1 est pas, et si l'on est fille d'Eve, on aime ce qui brille. D'ailleurs, elle a si peu de difliactinii dans sa re- traite, pauvre enfant ! que c'est «une bénédiction de la récréer quelque peu. Il est vrai que la récréation qui con- viendrait à son Age serait un bon mariage. Aussi, maître Robert ne vient pas une seule fois au logis que Je ne lui glisse dans le tuyau de l'oreille : Mariez-la donc, cette pauvre petite, mariez-la donc.

Et sans s'apercevoir de ce que l'aveu de cette familiarité l'cuvait laisser planer de conjectures sur sa position chez mcssire le prévôt, dame Perrine reprit le chemin du Petit- N'esle et rentra suivie d'Ascanio dans la salle oii elle avait laissé Colombe.

Colombe était encore pensive et rêveuse, et dans la même attitude nous l'avons laissée. Seulement, vingt fois peut- être sa tète s'était relevée et son regard s'était fixé sur la porte par laquelle était sorti le beau jeune homme, de soirte que quelqu'un qui eût suivi ces regards répétés aurait pu croire qu'elle l'attendait. Cependant, à peine vit-elle la porte tourner sur ses gonds, que Colombe se remit au tra- vail avec tant d'empressement, que ni dame Perrine ni .-Vs- canio ne purent se douter que son travail eût été interrompu.

Comment avait-elle deviné que le jeune homme suivait la duègne, c'est ce que le magnétisme aurait pu seul ex- pliquer si le magnétisme eût été inventé ;i celte époque.

Je vous ramène notre donneur d eau bénite, ma chère Colombe, car c'est lui en personne, et je l'avais bien re- connu. J'allais le reconduire par la porte du Grand-Xesle. lorsqu'il m'a fait observer qu il n'avait pas pris congé •de vous. La chose était vraie, car vous ne vous êtes pas dit un seul pauvre petit mot tout à l'heure. Vous n'êtes pour- tant muets ni l'un ni l'autre. Dieu merci !

Dame Perrine... interrompit Colombe toute troublée.

Eh bien! quoi? 11 ne faut pas rougir comme cela. Monsieur Ascanio est un honnête jeune homme comme vous Êtes une sage demoiselle. D'ailleurs c'est, â ce qu'il paraît, un bon artiste en bijoux, plen-es précieuses et affl- quets qui sont ordinairement du goût des jolies filles. 11 viendra vous en montrer, mon enfant, si cela vous plaît.

Je n'ai besoin de rien, murmura Colombe.

A cette heure c'est possible : mais il faut espérer que vous ne mourrez pas en recluse dans cette maudite re- traite. Nous avons seize ans Colombe, et le jour viendra vous serez une belle fiancée a laquelle on donnera toutes sortes de bijoux: puis une grande dame a laquelle il faudi'a toutes sortes de parures. Eh bien ! autant donner la préfé- rence â celles de ce jeune homme qu'à celles de quelque autre artiste qui ne le vaudra sûrement pas.

Colombe était au supplice, .ascanio. que les prévisions de dame Perrine ne réjouissaient que médiocrement, s'en aperçut et vint au secours de la pauvre enfant, pour la- quelle une conversation directe était mille fois moins em- barrassante que ce monologue par interprète.

Oh ! mademoiselle, dit-il, ne me refusez point celte grâce de vous apporter quelques-uns de mes ouvrages ; il me semble maintenant que c'est pour vous que je h's ai faits, et qu'en les faisant je songeais à vous. Oh : oui. croyez-le bien, car nous autres artistes en bijoux, nous mêlons parfois à l'or, à l'argent, aux plçrres précieuses, nos propres pensées. Dans ces diadèmes qui couronnent vos têtes, dans ces bracelets qui étreignrnt vos bras, dans ces colliers qui caressent vos épaules, dans ces fleurs, da;is ces oiseaux, dans ces anges, dans ces chimères, que nous faisons balbutier à vos oreilles, nous mettons parfois de res- pectueuses adorations.

Et il faut bien le dire, en notre qualité dhlstorlen, a ces douces oaroles le cœur de Colombe se dilatait, car Ascanio, si longtemps muet, parlait enfin et parlait comme elle rê-

vait qu'il devait parler, car, sans lever les yeux, la jeune lille sentait le rayon ardent de ses yeux fixé sur elle, et il n'y avait pas jusqu'à l'accent étranger de cette voix qui ne prêtât un charme singulier à ces paroles nouvelles et In- connues pour Colombe, un accent profond et Irrésistible à cette' langue facile et harmouleuso de l'amour que les jeunes filles comprenneni avant de la parler.

Je sais bien, continuait .\scanio. les regards toujours fixés sur Colombe, Je sais bien que nous n'ajoutuns rien i votre beauté. <Jn ne rend pas Dieu plus riche parce qu'on pare son autel. Mais au moins nous entourons votn- grâce de tout ce qui est suave et beau comme elle, et lorsque, pauvres et humbles ouvriers d'enchantemeiis et d'éclat, nous vous voyons du tond de notre ombre passer dans votre lumière, nous nous consolons d'être si fort au-des- sous de vous en pensant que notre .art vou/ élève encore.

Oh ! monsieur, répondit Colombe toute troublée, vos belles choses me seront probablement toujours étrangères, ou du moins inutiles ; je vis dans l'isolement- et l'obscurité, et loin que cet isolement et cette obscurité me pèsent, j'avoue que je les aime, j'avoue que je voudrais y demeu- rer toujours, et cependant j'avoue encore que je voudrais bien voir vos parures, non pas pour moi. mais pour elles ; non pas pour les mettre, mais pour les admirer.

Et tremblante d'en avoir déjà trop dit et peut-être d'en dire plus encore. Colombe, en achevant ces mots, salua et sortit avec une telle rapidité, qu'aiLx yeux d'un homme plus savant en pareille matière, cette sortie eût pu tout bonne- ment passer pour une fuite.

Eh bien ! à la bonne heure ! dit dame Perrine, la voilà qui se réconcilie un peu avec la coquetterie. Il est vrai de dire que vous parlez comme un livre, jeune homme. Oui, vraiment, il faut croire que dans votre pays on a des se- crets pour charmer les gens ; la preuve, c'est que vous m'avez mi.se dans vos intérêts tout de suite, moi qui vous parle, et d'honneur i je souhaite que messire le prévôt ne vous fasse pas un trop mauvais parti, .allons, au revoir, jeune homme, et dites â votre maître de prendre garde à lui. Prévenez-le que messire d'Estourville est dur en diable et fort puissant en cour, .^insi donc, si votre maître vou- lait m'en croire, il renoncerait à se loger au Grand-Xesle, et surtout â le prendre de force. Quant à vous, nous vous reverrons n'est-ce pas? Mais stu'tout ne croyez pas. Co- lombe: elle est du seul bien de défunte sa mère plus riche qu il ne faut pour se passer des fantaisies vingt fois plu,s conteuses que celles que vous lui offrez. Puis, écoutez-moi, apportez aussi quelques objets plus simples : elle pensera peut-être à me faire un petit présent. On n'est pas encore. Dieu merci ! d'âge à se refuser toute coquetterie. Vous en- tendez, n'est-ce pas?

Et jugeant qu'il était nécessaire, pour être mieux com- , prise, d'ajouter le geste aux paroles, dame Perrine appuya sa main sur le bras du jeune homme, .\scanio tressaillit comme un homme qu'on réveille en sursaut. En effet, il lui semblait que tout cela était un rêve. Il ne compren.att pas qu'il fut chez Colombe, et il doutait que cette blanche apparition, dont la voix mélodieuse murmurait encore .i son oreille, dont la forme légère venait de glisser devant ses yeux, fût bien réellement celle-là pour un regard de la- quelle, la veille et le matin encore, il eût donné sa vie.

Aussi, plein de son bonheur présent et de son espoir à venir, promit-il â dame Perrine tout ce qu'elle voulut, sans même écouter ce qu'elle lui demandait, Que lui im- portait : N'était-il pas prêt a donner tout ce qu'il possédait pour revoir Colombe ?

Puis, songeant lui-même qu'une plus longue visite se- rait Inconvenable, il prit congé de dame Perrine en lui promettant de revenir le lendemain.

En sortant du Petit-Nesie, .ascanio se trouva presque nez â nez avec deux hommes qui allaient y entrer A la manière dont l'un de ces deux hommes le regarda, encore plus qu'à son costume, il reconnut que ce devait être la prévôt.

Bientôt ses soupçons furent changés en certitude lors- qu'il vit ces deux hommes fraprier à la même porte par laquelle il venait de sortir, il eut alors le regret de n'être point parti plus tôt, car qui pouvait dire si sou imprudence n'allait pas retomber sur Colombe.

Pour ôter tout carj^ctère d'importance à sa visite, en sup- posant que le prévôt y eût tait attention. Ascanio s'éloi- gna sans même retourner la tête vers ce petit coin du monde qui était le seul dont en ce moment il eut voulu être le roi.

En rentrant à l'atelier, 11 trouva Benvenulo fort préoccupe. Cet homme qui les avait arrêtés dans la rue était le Primatice, et il accourait en bon confrère prévenir Cel- llnl que. pendant cette visite, qu'ét.'iit venue lui faire le m.i- tln François 1 '. l'imprudent artiste avait trouvé moyen de se faire de madame la duchesse d'Elampes une ennemia mortelle.

ALEX.\NDRE DUMAS ILLUSTRE

VII

UN FIANCÉ ET UN AMI

Un des deux hommes qui entraient à l'hôtel de Nesle comme Ascanio en sortait était bien effectivement messire Robert d'Estourville. prévôt de Paris. Quant â l'autre, nous allons dans un instant savoir qui il était.

Aussi, cinq minutes ai)rès le départ d'Asranio, et comme Colombe, restée debout et l'oreille attentive dans sa cham- bre où elle s'était réfugiée, était encore toute songeuse, dame Perrine Aitra précipitamment annonçant à la jeune flUe que son père était l'altendani dans la cliambre â côté.

Mon père : s'écria Colombe effrayée. Puis elle a.jouta tout bas: Mon Dieu! mon Dieu: laurait-il rencontré?

Oui, votre père, ma chère enfant, reprit dame Per- rine, répondant à la seule partie de la phrase qu'elle eût entendue, et avec lui un autre vieux seigneur que je ue connais pas.

Un autre vieux seigneur : dit Colombe frissonnant d'instinct. Mon Dieu ' dame Perrine. qu'est-ce que cela si- gnifio'? C'est la première fois depuis deux ou trois ans peut- être que mon père ne vient pas seul.

Cependant, comme malgré la ci'ainte de la jeune fille il lui fallait obéir, attendu qu'elle connaissait le caractère im- patient de son père, elle rappela tout sou courage et rentra dans la chambre qu'elle venait de quitter, le sourire sur les lèvres : car. malgré cette crainte qu'elle éprouvait pour la première fois et dont elle ne se rendait pas compte, elle aimait messire d'Estourville d'un amour véritablement fi- lial, et, malgré le peu d'expansivité du prévôt vis-â-vis d'elle, les jours il visitait l'Iiôtel de Nesle étaient, parmi ces jours tristes et uniformes, marqués comme des jours de fête.

Colombe s'avançait, tendant les bras, entrouvrant la bouche, mais le prévôt ne lui donna le temps ni de l'em- brasser, ni de parler. Seulement, la prenant par la main et ramenant devant l'étranger, qui se tenait appuyé contre la grande cheminée remplie de (leurs :

Cher ami, lui dit-il. je te présente ma fille. Puis, adres- sant la parole â sa fille : Colombe, ajouta-t-il, voilà le cbmte d'Orbec, trésorier du roi, et votre futur époux.

Colombe jeta un faible cri, qu'étouffa aussitôt le senti- ment des convenances ; mais, sentant ses genoux faiblir, elle s'appuya au dossier d'uue chaise.

Eu effet, pour comprendre, surtout dans la disposition d'esprit se trouvait Colombe, tout ce qu'avait de terrible cette présentation inattendue, il faudrait savoir ce qu'était le comte d'Orbec.

Certes, messire Robert d'Estourville. le père de Colombe, n'était pas beau; il y avait dans ses épais sourcils, qu'il fronçait au moindre obstacle physi(|ue ou moral qu'il ren- contrait, un air de dureté, et dans toute sa personne tra- pue quelque chose de lourd et de gauche qui prévenait médiocrement en sa faveur ; mais auprès du comte d'Or- bec. il semblait saint Michel .Archange près du dragon. Du moins la tète carrée, les traits fortement accentués du pré- vôt, annonçaient la résolution et la force, tandis que ses pe- tits yeux de lynx, gris et vifs, indiquaient l'intelligence ; mais le comte d'Orbec, grêle, sec et maigre, avec ses longs bras d'araignée, sa petite voix de moustique et '^a lenteur de limaçon, était non seulement laid, mais hideux : une laideur ft'la lois bête et méchante. Sa tète, qu'il tenait courbée et penchée sur l'épaule, avait un sourire vil et un regard traître.

Aussi h l'aspect de cette affreuse créature qu'on lui pré- sentait pour époux, quand son cœur, sa pensée et ses yeux étaient pleins encore du beau jeune homme qui sortait de cette même chambre. Colombe, comme nous l'avons dit. n'avait pu que réprimer son premier cri, mais sa force s'était arrêtée là. et elle était demeurée pâle et glacée, re- gardant seulement son père avec épouvante.

Je te demande pardon, clier ami. continua le prévôt. de l'embarras de Colombe; d'al>ord c'est une petite sauvage qui n'est pas sortie d'ici depuis deux ans, l'air du temps n'étant pas très bon, comme tu le sais, pour les jolies fil- les ; puis, à vrai dire, j'ai eu le tort de ne point la préve- nir de nos projets, ce qui d'ailleurs était inutile, vu que les cho'^es que j'ai arrêtées n'ont besoin, pour être mises .1 exécutiou. de l'approbation de personne; enfin, elle ne sait pas qui tu es, et qu'avec Ion nom. tes grandes richesses et la faveur de madame d'Etampes, tu es en position d'ar- river à tout, mais en y réfléchissant, elle appréciera l'iion- neur que tu nous fais en consentant à allier ta vieille illus- tration à notre jeune noblesse; ele apprendra qu'amis depuis quarante ans...

Assez, mon cher, assez, de grâce ! interrompit le

comte : puis s'adressant à Colombe avec cette assurance familière et insolente qui contrcistait si bien avec la timi- dité du pauvre .\scanio : Allons, allons, remettez-vous, mon enfant, lui dit-il, et rappelez sur vos joues ces jolies couleurs qui vous vont si bien. Eh mon Dieu: je sais ce que c'est qu'une jeune fille, allez, et même qu'une jeune femme, car j'ai déjà été marié deux fois, ma petite. Voyons, il ue faut pas vous troubler comme cela ; je ne vous fais pas peur. j'espère, hein? ajouta fatuitement le comte en se redressant et en passant ses mains sur ses maigres moustaches et sur sa mesquine royale ; aussi votre père a eu tort de me donner si brusquement ce titre de mari qui émeut toujours un peu un jeune cœur lorsqu'il l'entend pour la première fois ; mais vous vous y ferez, ma petite, et vous finirez par le prononcer vous-mîme avec cette jolie bouche que voilà. Eh bien 1 eh bien ! vous pâlissez encore... Dieu me pardonne : je crois qu'elle va s'évanouir.

Et d'Orbec étendit les bras pour soutenir Colombe, mais celle-ci se redressa en faisant un pas en arrière, comme si elle eût craint son toucher à l'égal de celui d'un serpent, ei retrouvant la force de prononcer quelques mots ;

Pardon, monsieur, pardon, mon père, dit-elle en bal- butiant ; pardon, ce n'est rien; mais je croyais, j'espérais .

Et qu'avez-vous cru, qu'avez-vous espéré? Voyons, di- tes vite, répondit le prévôt en fixant sur sa fille ses petits yeux vifs et irrités.

Que vous me permettriez de rester toujours auprès de vous, mon père, reprit Colombe. Depuis la mort de ma pauvre mère, vous n'avez plus que mon affection, que mes soins, et j'avais pensé...

Taisez-vrtus. Colombe, répondit impérativement le pré- vôt. .)e ue suis pas encore assez vieux pour avoir besoiu d'une garde ; et vous, vous êtes d'âge à vous établir.

Eh bon Dieu ; dit d'Orbec se mêlant de nouveau à la conversation, acceptez-moi sans tant de façons, ma mie. .\vec moi. vous serez aussi heureuse qu'on peut l'être, et plus d'un, ma fois, vous enviera, je vous jure. Je suis riche, moi-t- Dieu : et je prétends que vous me fassiez honneur . vous irez à la cour, et vous irez avec des bijoux à rendre envieuse. je ue dirai pas la reine, mais madame d'Etampes elle-même.

Je ne sais quelles pensées se réveillèrent à ces derniers mot» dans le cœur de Colombe, mais la rougeur reparut sur ses joues, et elle trouva moyen de répondre au comte, malgré le regard sévère dont le prévôt la menaçait.

Je demanderai du moins à mon père, monseigneur, le temps de réfiéeliir à votre proposition.

Qu'est-ce que cela? s'écria messire d'Estourville avec violence. Pas une lieure, pas une minute. Vous êtes de ce moment la fiancée du comte, entendez-vous bien, et vous seriez sa femme dès ce soir si dans une heure il n'était forcé de partir pour sa comté de Normandie, et vous savez que mes volontés .sont des ordres. Réfléchir : sarpejeu '. D'Orbec, laissons cette mijaurée. A compter de ce moment elle est à toi, mon ami. et tu la réclameras quand tu vou- dras. Sur ce. allons visiter votre future demeure.

D'Orbec voulait demeurer pour ajouter encore un mot aux paroles qu'il avait déjà dites ; mais le prévôt passa son bras sous le sien et l'entraîna en marronnant ; il se contenta donc de saluer Colombe avec son méchant sourire et sor- tit avec messire Robert.

Derrière eux et par la porte du fond, dame Perrine entra, elle avait entendu le prévôt élevant la voix, et elle accou- rait, devinant (lu'il avait fait à sa fille quelques-unes de ses gronderies liabituelles. Elle arriva à temps pour rece- voir Colombe dans ses bras.

Oh ! mon Dieu : mon Dieu : s'écria la pauvre enfant en portant sa main sur ses yeux comme pour ne plus voir cet otiieux d'Orbec. tout absent qu'il était. Oh ! mon Dieu '. cela devait-il donc finir ainsi ? Oh ! mes rêves dorés : Oh ! mes espérances mélancoliques I tout est donc perdu, évanoui, et il ne me reste plus qu'à mourir :

Il ne faut pas demander si une pareille exclamation, jointe ;i la faiblesse et à la pâleur de Colombe, effrayèrent dame Perrine. et tout en l'effrayant éveillèrent sa curiosité. Or. comme de son côté Colombe avait besoin de soulager son eicur. elle raconta à sa digue gouvernante, en pleurant les larmes les plus amèi'es qu'elle eût encore versées, ce qui venait de se passer entre son pti'e. le comte d'Orbec et elle. Dame Perrine convint que le fiancé n'était ni jeune, ni beau, mais comme, à soii avis, le pire malheur qui pou- v;iil arriver à une femme était de rester fille, elle soutint à Colombe que mieux valait à tout prendre avoir un mari vieux et laid, mais riche et puissant, que de n'en pas avoir du tout. Or, comme cette théorie révoltait le cœur de Co- lombe, la jeune fille se retira dans sa chambre, laissant dame Perrine. dont l'imagination était très vive, bâtir mllie plans d'avenir à elle, pour le jour elle s'élèverait de la place de gouvernante de mademoiselle Colombe au grade ne dame de compagnie de la comtesse d'Orbec.

Pendant ce temps, le prévôt et le comte commençaient a.

.■\sa\Mo

leur tour la visite du Grand-Nesle. que venaient de faire uue heure auparavant dame Perrine et Ascanio.

Ce serait une étrange chose si les murs, qui à ce que l'on prétend ont des oreilles, avaient aussi des yeux et une laug-ue. et racontaient à ceux qui entrent ce qu'ils ont vu et entendu de ceux qui sortent.

Mais comme les murs se taisaient et regardaient le pré- vôt et le trésorier en riant peut-être à la manière des murs, c'était le susdit trésorier qui parlait.

Vraiment, disait-il. tout en traversant la cour qui me- nait du Petit au Grand N'esle, vraiment elle est fort bien, la petite; c'est une femme comme 11 m'en faut une, mon cher d'EstourviUe. sage, ignorante et bien élevée. Le pre- mier oi'age passé, le temps se remettra au beau fixe, croyez- moi. Je m'y connais ; toutes les petites filles rêvent un maii jeune, beau, spirituel et riche. Eh ! mon Dieu 1 j'ai au moins la moitié des qualités qu'on exige de moi. Peu d hommes peuvent en dire autant, c'est donc déjà beaucoup. Puis, passant de sa femme future à sa propriété à venir, et pai-- lant avec le même accent grêle et convoiteur de l'une et de l'autre : C'est comme ce Vleux-Xesle, continua-t-il, c'est sur mon honneur : un magnifique séjour, et je t'en fais mon compliment. Xous serons la i merveille ma femme, moi et toute ma trésorerie. ■\'oilà pour notre habitation person- nelle, voilà pour mes bureaux, voilà pour la valetaille. Seu- lement, tout cela est nu peu bien dégradé. Mais avec quel- ques dépenses que nous trouverons moyen de faire payer à Sa ifajesté, nous en tirerons un excellent parti. A pro- pos. d'EstouivlUe. es-tu bien sur de conserver cette pro- priété-là? Tu devrais taire régulariser ton titre : autant que je me rappelle, le roi ue te l'a pas donnée, après tout.

Il ne me l'a pas donnée, c'est vrai, reprit en riant le prévôt, mais il me l'a laissé prendre, et c'est à peu près tout comme.

Oui, mais si quelqii'autre te jouait le tour de lui faire cette demande en règle?

Oh ! celui-là serait mal reçu, je t'en réponds, à venir faire valoir son titre, et silr comme je le suis de l'appui de madame d'Etampes et du tien, je le ferais grandement re- pentir de ses prétentions. Xon. va, je suis tranquille, et l'hôiel de Xesle mappai'tient. aussi vrai, cher ami. que ma fille Colombe est a toi : pars donc tranquille et reviens vite.

Comme le prévôt disait ces paroles, de la véracité des- quelles ni lui ni son interlocuteur n'avaient aucun motif de douter, un troisième personnage, conduit par le jardinier Raimbault, parut sur le seuil de la porte qui donnait de la cour quadrangulaire dans les jardins du Graud-N'esle. C'était le vicomte de Marmagne.

Celui-là était aussi un prétendant de Colombe, mais un prétendant malheureux. C'était un grand bélître d'un blond ardent avec des couleurs roses. suf{i.sant, insolent, bavard, plein de prétentions auprès des femmes, auxquelles il ser- vait souvent de manteau pour cacher leui's véritables amours, plein d'orgueil de sa position de secrétaire du roi. laquelle position lui permettait d'approcher de Sa Majesté à la manière dont l'approchaient ses lévriers, ses perroquets, et ses singes. Aussi le prévôt ne s'était-il pas trompé à cette faveur apparente et à cette familiarité superficielle dont il jouissait près de Sa Majesté, faveur et familiarité qu'il ne devait, assurait-on. qu'à l'extension peu morale qu'il don- nait à sa charge. D'ailleurs, le vicomte de Jlarmagne avait depuis longtemps mangé tout son patrimoine, et n'avai pas d'autre fortune que les libéralités de François fer. Or ces libéralités pouvaient tarir d'un jour à l'autre, et mes- sire Robert d'EstourviUe n'était pas si fou que de se fier dans les choses de cette importance aux caprices d'un roi fort sujet aux caprices. Il avait donc tout doucement re- poussé la demande du vicomte de Marmagne, en lui avouant confidentiellement et sous le sceau du secret que la main de sa fille était déjà depuis longtemps engagée à un autre. Grâce à cette confidence, qui motivait le refus du prévôt. le vicomte de Marmagne et sire Robert d'EstourviUe étaient restés en apparence les meilleurs amis du monde, quoique depuis ce temps le vicomte détestât le prévôt et que de son côté le prévôt se défiât du vicomte, lequel sous son air af- fable et souriant n'avait pu cacher sa rancune à un homme aussi habitué que l'était messire Robert à lire dans l'ombre des cours et dans l'obscurité des cœurs. Chaque fois qu'il voyait paraître le vicomte, le prévôt s'attendait donc, sous son air affable et prévenant, à recevoir un porteur de mau- vaises nouvelles, lesquelles il avait l'habitude de débiter les larmes aux yeux et avec cette douleur feinte et calculée qui exprime goutte à goutte le poison sur une plaie.

Quant au comte d'Orbec. le vicomte de Marmagne avait a peu près rompu avec lui : c'était même une de ces rares inimitiés de cour visibles à l'oeil nu D'Orbec méprisait Marmagne. parce que Marmagne n'avait pas de fortune et ne pouvait tenir un rang. Marmagne mépri.sait d'Orbec. parce que d'Orbec était vieux et avait par conséquent perdu le privilège de plaire aux femmes ; enfin tous deux se haïssaient, parce que toutes les fois qu'ils s'étaient trouvés

sur le même chemin. l'un avait enlevé quelque chose à l'autre.

Aussi, dès qu'ils s'aperçurent, les deux courtisans se sa- luèrent avec ce sourire sardouique et froid qu'on ne ren- contre que dans les antichambres de palais, et qui veut dire : Ah ! si nous n'étions pas deux lâches, comme il y a déjà longtemps que l'un de nous deux ne vivrait plus l

Néanmoins, comme il est du devoir d'un historien de dire le bien comme le mal, il est juste d'avouer qu'ils s'en tinrent à ce salut et à ce sourire, et que. sans avoir échan- gé uue seule parole avec le vicomte de Marmagne, le comte d'Orbec, reconduit par le prévôt, sortit immédiatement par la même porte qui venait de donner entrée à son ennemi

Hàtons-nous d'ajouter néanmoins que malgré la haine qui les séparait, ces deux hommes, le cas échéant, étaient prêts à se réunir momentanément pour nuire à ua troi- sième.

Le comte d'Orbec sorti, le prévôt se trouva seul avec son ami le vicomte de Marmagne.

Il s'avança vers lui avec un visage gai, celui-ci l'attendit avec un visage triste.

Eli bien ! mon cher prévôt, lui dit Marmagne. rom- pant le premier le silence, vous avez l'air bien joyeux.

Et vous, mon cher Marmagne, répondit le prévôt, vous avez l'air bien triste,

C'est que vous le savez, mon pauvre d'EstourviUe, les malheurs de mes amis m'affligent .tout autant que les miens.

Oui, oui, je connais votre cœur, dit le prévôt.

Et quand je vous ai vu sl^joyeux. avec votre futur gendre, le comte d'Orbec, car le mariage de votre fille avec lui n'est plus un secret, et je vous en félicite, mon cher d'EstourviUe...

Vous savez que je vous avals dit depuis longtemps que la main de Colombe était promise, mon cher Mar- magne.

Oui. je ne sais vraiment comment vous consentez à vous séparer dune si charmante enfant.

Oh : je ne m'en sépare pas, reprit maître Robert. Mon gendre, le comte d'Orbec, fera passer la Seine à toute sa trésorerie, et viendra habiter le Grand-Nesle, tandis que moi, dans mes momens perdus, j'habiterai le_Petit.

Pauvre ami ! dit Marmagne en secouant la tête d'un air profondément peiné, en appuyant une de ses mains sur le bras du prévôt, et eu portant l'autre à ses yeux pour essuyer une larme qui n'existait pas.

Cumment. pauvre ami. dit messire Robert. Ah çà.l quavez-vous donc encore à m'annoncer?

Suis-je donc le premier à vous annoncer cette fâcheuse nouvelle î

Laquelle ? voyons, parlez !

Vous le savez, mon cher prévôt, il faut être philo.so- phe en ce monde, et il y a un vieux proverbe que notre pauvre race humaine devrait avoir sans cesse à la bouche, car il renferme à lui seul toute la sagesse des nations.

Et quel est ce proverbe? Achevez

L'homme propose, mon cher ami, l'homme propose et Dieu dispose.

Et quelle chose ai-je propo.sée dont Dieu disposera? viiyons. achevez et finissons-en.

Vous avez destiné l'hôtel duTieux-NesIe à votre gendre et à votre fille?

Sans doute ; et ils y seront installés j'espère avant trois mois.

Détrompez-vous, mon cher prévôt, détrompez-vous; l'hôtel de Nesle, à cette heure, n'est plus votre propriété. Excusez-moi de vous causer ce chagrin ; mais j'ai pensé cuie mieux valait, avec le caractère un peu vif que je vous connais, que vous apprissiez cette nouvelle de la bouche d'un ami. qui mettra à vous l'apprendre tous les ménage- mens convenables, que de la tenir de la bouche de quelque malotru qui. enchanté de votre malheur, vous l'aurait je- tée brutalement à la face. Hélas ! lion, mon ami, le Grand- Nesle n'est plus à vous.

Et qui me l'a donc repris? .

Sa Majesté.

Sa Majesté :

Elle-même, vous voyez donc bien que le malheur est iri-éparable.

Et quand cela?

Ce matin. Si je n'avais pas été retenu par mon ser- vice au Louvre, vous en eussiez été prévenu plus tôt.

On vous aura trompé, iNIarraagne, c'est quelque faux bruit que mes ennemis se plaisent à répandre, et dont vous vous êtes fait prématurément l'écho.

.Te voudrais pour bien des choses que cela fût ainsi, mais malheureusement on ne m'a pas dit, j'a' entendu

Vous avez entendu, quoi?

- ,I'ai entendu le roi de sa propre bouche donnant le Vieux-Nesle à un autre.

Et quel est cet autre î

26

ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE

Un aventiiiier italien, un certain orfèvre que vous con- naissez peul-ëtre de nom. un intrigant qui s'appelle Benve- nulo Cellini, qui arrive de Floiience depuis deux mois, dont le roi s'est coiffé je ne sais pourquoi, et qu'il a été aii- jourd liui visiter avec toute sa cour dans l'iiolel du cardinal lie Ferrare, ce prétendu arti-^te a établi sa boutique.

El vous étiez là. dites-vous, vicomte, quand le roi a fait donation du Grand-Xesle à ce misérable "

J'y étais, répimdit de Marmagne en prononçant ces deux mots lettre a lettre et en les accentuant avec lenteur tt volupté.

AJi : ah : fit le prévôt, eh bien : je l'attends, votre aven- turier, qu'il vienne prendre le présent royal :

Comment: ^-ous auriez l'intention de faire résistance?

Sans doute.

.V un ordre du roi

A tm ordre de Dieu, à un ordre du diable ! à totis les ordres enfin qui auroat la lU'éteuiioii de me faire sortir d'ici.

Prenez garde, prenez garde, prévôt, reprit le vicomte de Marmagne. outre la colère du roi à laquelle vous vous «xposez. ce Benvenuio Cellini est par lui-même plus a craindre que vous ne pensez.

Savez-vous qui je suis, vicomte?

D'abord, il a toute la faveur de Sa Majesté, pour le moment c est vrai. mais 1! Ta.

Savez-vous que moi. prévôt de Paris, je représente Sa Majesté au Chàlelet, que j'y siège sous un dais, en habit court, en manteau à collet, l'éiiée au côté, le chapeau orné ilo plumes sur la tête, et tenant a la main uu bâton de commandement en velours bleu.

Ensuite je vous dirai que ce maudit Italien accepte volontiers la lutte de puissance a puissance, avec toutes sortes de princes, de cardinaux et de papes.

Savez-vous que j'ai un sceau particulier qui fait l'au- thenticité des actes ?

On ajoute que ce damné spadassin blesse et tue sans scrupule tous ceux <iui lui font obstacle.

Igiiorez-vous qu'une garde de vingt-quatre sergens d'ar- mes est jour et nuit à mes ordres?

On dit qu'il a été ti'apper un orfèvre auquel il en vou- lait au milieu d'un l)ataillon de soixante hommes.

Vous oubliez que l'hôtel de Xesie est fortifié, qu'il a créneaux aux murs et macliecoulis au-dessus des portes, sans compter le foit de la ville qui d'un côté le rend impre- nable.

On assure qn'il s'entend aux sièges comme Bayard. ou Antonio de Leyra. '

C'est ce que notis verrons. '

J'en ai peur

Kt moi J'attends.

Tenez, voulez-vous que je vous donne un conseil, mon cher ami?

Donnez, pourvu qu'il soit court.

N'essayez pas de lutter avec plus fort que vous.

Avec plus fort que moi. un mécliant ouvrier d'Italie : Vicomte, vous m'exaspérez

C'est que d'honneur : vous pourriez vous en repentir Je vous parle à bon escient.

Vicomte, vous me mettez hors des gonds.

Songez que cet homme a le roi pour lui.

Eh bien: moi. j'ai madame d'Elampes.

Sa Majesté pourra trouver mauvais qu'on résiste à sa volonté.

Je l'ai fait déjà, monsieur, et avec succès encore.

Oui. je le sais, dans l'affaire du péage du pont de Man- tes. Mais...

Mais quoi?

Mais on ne risque rien, ou du moins pas grand'chose, de résister à un roi qui est faible et bon. taudis (luon ris- <iue tout en entrant en lutte conlie uu homme fort et ter- rible comme l'e.^l Benvemito Cellini.

Ventre Mahom : vicomte, vous voulez donc me rendre lou I

Au contraire, je veux vous rendre sage.

Assez, vicomte, assez ; ah : le manant, je vous le jure, me paiera cher le moment que votre amitié vient de me fair jiasser.

Dieu le veuille : prévôt. Dieu le veuille :

C'est bien, c'est bien. Vous n'avez pas autre chose à me dire ?

N'on, non, je ne crois pas. fit le vicomte comme s'il cherdiait quelque nouvelle qui pût faire pendant à la pre- mière.

Eh bien ; adieu, alors ; s'écria le prévôt.

Adieu : mon pauvre ami !

Adieu :

Je vous aurai averti, du moins.

.Adieu :

Je n'aurai rien à me reprocher, et cela me console.

Adieu : adieu : I

Bonne chance : Mais je dois vous dire qu'en vous fai- sant ce souhait, je doute de le voir s'accompljr.

Adieu : adieu ! adieu :

.Adieu ;

El le vicomte de Marmagne, le cœur gonflé de soupirs, le visage bouleversé de douleur, après avoir serré la main du prévôt comme s'il prenait pour toujours congé de lui, s'éloigna en levant les bras au cici.

Le prévôt le suivit, et ferma lui-même derrière lui la porte de la rue

On comprend que cette conversation amicale avait sin- gulièrement irrité le sang et remué la bile de messire d'Es- tourville .Aussi cherchait-il sur qui il pourrait faire passer sa mauvaise humeur, lorsque tout à coup \l se souvint de ce jeune homme qu'il avait vu sortir du Grand-Nesle au moment il allait y entrer avec le comte dOrbec. Ciimme Raimbault était l;i. il n'eut pas loin a chercher ce- lui qui devait lui donner des renseignemens sur cet in- connu, et faisant venir, d'un de ces gestes impératifs qui n'admettent pas de réplique, le jardinier vers lui, il lui de- manda ce qu'il savait de ce jeuue liomme.

Le jardinier répondit que celui dont voulait parler son maitre s'élant présenté au nom du roi pour visiter le Cirand- Nesle. il n'avait rien cru devoir prendre sur lui. et 1 avait conduit â dame Perriiie, qui l'avait comiilaisammeut mené partout.

Le pré-vôt s'élança dans le Petit-Ncsle afin de demander une explication à ja digne duègne ; mais malheureusement elle venait de sortir pour faire la provision de la semaine.

lîestai! Colombe, mais comme le prévôt ne pouvait même supposer qii'elle eut vu le jeune étranger après les défenses exorbitantes qu'il avait faites â dame Perrine a l'endroit des beaux garçons, il ne lui parla même pas.

Puis, comme ses fonctions le rappelaient au Grand-Châ- telei. il partit, ordonnant à Raimbault, sous peine de le casser à l'instant même, de ne laisser entrer qui que ce filt et â quelque nom qu'on vint, dans le Grand ni le Petlt- Nesle. et surtout le misérable aventurier qui s'y était in- troduit.

.Aussi. lorsqu'.Ascanio se présenta le lendemain avec ses bijoux comme l'y avait invité dame Perrine. Raimbault se coutenta-l-il d'ouvrir un petit vasistas, et da lui dire à tra- vers les barreaux que I iiôtel de Nesle était fermé pour tout le monde ei pariiculicreraeiit pour lui.

Asc.auio, comme ou le ijense bien, se retira désespéré ; mais il faut le dire, il n'accusa pas un instant Colombe de cet étrtiuge accueil ; la jeune Ûlle n'avait levé qu'un regard, n'avait laissé tomber qu'une phrase, mais il y avait dans ce regard tant de modeste amour, et dans celte phrase tant d amoureu.se mélodie, que depuis la veille Ascauiu avait coiiime une voix d'ange qui lui chantait dans le cœur.

Il pensa donc avec ■•aisou que comme il. avait été vu de inalire Robert d'Estourville. c'était le prévôt qui avait donné cette terrible consigne dont il était la victime.

VIII PRÉPABATIFS D'ATTAQUE ET DE DÉFENSE

A peine Ascanici était-il rentré â l'hôtel et avait-il rendu compte a Beiivcmilo de la partie de son excursion qui avait rapport â la topographie de l'hôtel de Nesle. que celui-ci, voyant que le séjour lui convenait